L'Union européenne rééquilibre les règles

Jérôme Legras, Axiom Alternative Investments

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Des propositions prometteuses mais une prudence nécessaire, le chemin législatif restant long avant une entrée en vigueur possible en 2027.

 

Fruit de plusieurs années de consultations et dans la continuité des rapports Draghi et Letta, la Commission européenne a présenté en juin un vaste ensemble de réformes destinées à moderniser en profondeur le cadre de la titrisation. Le Securitisation Regulation (Sec Reg), le Capital Requirements Regulation (CRR), le Liquidity Coverage Ratio (LCR) et Solvency II sont tous concernés.

L’objectif: desserrer un cadre devenu trop conservateur depuis la crise des subprimes, tout en préservant une discipline prudentielle solide.

Une vigilance accrue après Tricolor, First Brands et Carriox

Le moment choisi n’a rien d’anodin. L’Europe cherche à mobiliser près de 10’000 milliards d'euros de capitaux privés encore largement immobiles, alors même que se profilent des transitions démographiques, énergétiques, industrielles et climatiques majeures. Dans ce contexte, la titrisation apparaît comme un low hanging fruit évident : un moyen rapide de canaliser l’épargne européenne vers l’économie réelle, sans solliciter les finances publiques.

Mais prudence : ces instruments, aussi efficaces soient-ils, ne sont défensifs qu’à condition de maîtriser les risques de fraude — ce que les défaillances de Tricolor, First Brands et Carriox ont brutalement rappelé.

Un cadre de titrisation plus simple, mais pas sans contreparties

Le Securitisation Regulation (Sec Reg) serait profondément simplifié. Les longues listes prescriptives céderaient la place à un reporting fondé sur des principes, plus adapté aux transactions récurrentes, aux pools granulaires, aux tranches seniors et au marché secondaire. Les exigences de due diligence seraient allégées — voire supprimées — lorsque l’émetteur est supervisé au niveau européen.

La Commission vise une réduction d’au moins 35% de la charge déclarative: un véritable soulagement pour un marché trop longtemps englué dans l’administratif.

Mais l’assouplissement a un revers: un nouveau reporting obligatoire pour les transactions privées, ainsi qu’un régime de sanctions pouvant atteindre 10 % du chiffre d’affaires mondial en cas de défaillance — y compris lorsque l’erreur vient du délégataire. Le message est clair: moins de formulaires, mais plus de responsabilité.

Les gagnants seraient les expositions STS — notamment les prêts aux PME, dont l’homogénéité serait abaissée à 70% — et les opérations de Significant Risk Transfer (SRT), dont l’importance dans la gestion du bilan bancaire ne cesse de croître. Les SRT synthétiques pourraient en outre accéder au label STS, sous conditions strictes de protection assurantielle.

Un traitement prudentiel révisé pour banques et assureurs

Le volet prudentiel — CRR, LCR et Solvency II — apparaît comme une tentative d’équilibrer finesse du risque et incitation à l’investissement. Les assureurs, longtemps découragés par un cadre particulièrement sévère, seraient parmi les premiers bénéficiaires.

Les ajustements touchent notamment les risk-sensitive floors et le p-factor, deux mécanismes clés pour mesurer l’écart entre la charge du portefeuille titrisé et celle des tranches individuelles.

Une distinction nettement plus précise serait instaurée entre expositions retenues par l’originateur et celles détenues par des investisseurs tiers.

Fannie Mae et Freddie Mac comme modèle américain

Pour les banques, l’enjeu est d’autant plus stratégique qu’elles conservent généralement la tranche la plus sûre des opérations — celle dont la charge en capital conditionne directement l’amélioration du Return on Equity (ROE) procurée par un SRT.

La réforme ferait passer cette charge minimale à 5% ou 10% de la pondération initiale du portefeuille, favorisant les actifs les moins risqués.

Un changement qui pourrait réduire l’écart avec les banques américaines, soutenues par les puissantes agences publiques que sont Fannie Mae et Freddie Mac.

Mais une ombre subsiste: l’introduction du concept de résilience, superposé à la distinction STS / non-STS, créerait pas moins de sept catégories de traitement en capital. La Banque centrale européenne ne cache pas sa crainte d’une complexification excessive.

Des avancées opérationnelles dans les transferts de risque et la liquidité

Les tests de SRT adopteraient une principle-based approach, dans la lignée des recommandations de l’European Banking Authority (EBA), ce qui fluidifierait considérablement les confirmations réglementaires.

Dans le LCR, la réforme corrige une incohérence de longue date: les tranches seniors STS notées «single A» deviendraient éligibles aux High Quality Liquid Assets (HQLA), avec un alignement complet sur les critères d’homogénéité du Sec Reg.

Un calendrier encore incertain

Reste un obstacle majeur: le temps politique. Après la Commission viendront le Parlement et le Conseil, puis le trilogue, avant le vote final, la traduction et la transposition nationale. Une entrée en vigueur en 2027 reste, à ce stade, le scénario le plus optimiste.

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