La Suisse entre les fronts

Stephan Mumenthaler, Scienceindustries, Zurich

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Si l'Europe parvient à se positionner en tant que gardienne active de l'ordre international, cela pourrait être avantageux pour la Suisse.

©Keystone

 

Le monde a changé, et la Suisse, tout comme le reste de l'Europe, fait face à de grands défis. L'administration américaine a clairement montré, notamment à travers l'imposition de droits de douane drastiques et leur mise en place, modification ou suppression arbitraires, qu'elle s'éloigne de son rôle de gardienne d'un ordre international basé sur des règles.

Cet ordre international, fondé sur des principes tels que l'intégrité territoriale, des relations réglementées entre pays indépendamment de leur taille et de leur puissance, le commerce libre et une concurrence équitable, a été une base précieuse pour la prospérité et la stabilité des petits pays comme la Suisse dans l'après-guerre.

Un ordre fondé sur des règles en décomposition

La menace de l'administration américaine d'imposer des droits de douane drastiques à l'Europe, et en particulier aux produits pharmaceutiques, pourrait entraîner des conséquences graves pour la Suisse, dont l'industrie pharmaceutique dépend fortement du marché américain pour ses exportations.

Ce qui a fait la grandeur des Etats-Unis, à savoir leur rôle de gardien mondial d'un système fondé sur des règles, semble désormais abandonné par l'administration actuelle.

Une grande partie des exportations pharmaceutiques suisses sont destinées aux Etats-Unis. Des droits de douane sur les médicaments et les précurseurs augmenteraient non seulement les coûts de production, mais perturberaient également les chaînes d'approvisionnement établies, compromettant ainsi la disponibilité de médicaments essentiels.

Ce qui a fait la grandeur des Etats-Unis, à savoir leur rôle de gardien mondial d'un système fondé sur des règles, semble désormais abandonné par l'administration actuelle. Le renoncement aux partenariats fondés sur des valeurs, la révocation des règles commerciales en vigueur et le retrait progressif des institutions multilatérales bouleversent le paysage politique mondial.

Pour la Suisse, dont le succès économique est indissociable des règles internationales et des marchés ouverts, les conséquences pourraient être lourdes. Et au-delà des simples menaces tarifaires, c'est un défi bien plus fondamental qui se profile.

L'équilibre suisse entre les fronts

La menace dépasse la guerre commerciale. Dans un système international dominé par les grandes puissances, il devient de plus en plus difficile pour la Suisse de préserver son indépendance.

Si les fronts entre les grandes puissances mondiales se durcissent, la Suisse sera de plus en plus contrainte de s'aligner sur l'un ou l'autre bloc de pouvoir.

L'option la plus évidente serait de conserver l'attitude considérée comme typiquement suisse : naviguer entre les grandes puissances de manière aussi neutre et équilibrée que possible. Mais cela devient de plus en plus difficile.

Les grandes puissances pourraient essayer de mettre davantage la Suisse à contribution en matière de contrôle des investissements, de restrictions en matière de recherche, de politique de sanctions ou de politique fiscale. Dans le pire des cas, cela pourrait pousser la Suisse dans une situation où son indépendance en matière de politique étrangère serait menacée et où elle serait contrainte de s'allier à une grande puissance ou de s'isoler.

S'allier à l'une des grandes régions du monde?

Cela pourrait finalement conduire à la deuxième option : s'attacher davantage à une grande puissance. Mais premièrement, cela ne correspond pas à l'identité suisse et deuxièmement, les options semblent peu attrayantes dans les conditions actuelles.

Les Etats-Unis ne semblent plus vouloir être un partenaire reposant sur des principes de la coopération multilatérale et fondée sur des règles ainsi que du libre marché. De son côté, la Chine, bien qu'étant une puissance économique majeure, pose de nombreux défis, notamment en termes de valeurs, de système politique et de tensions géopolitiques. Quant à l'Union européenne (UE), elle montre actuellement des faiblesses politiques, militaires et économiques.

Il y a peut-être un espoir : face aux développements géopolitiques récents, l'UE montre des signes de changement. «Le monde libre a besoin d'un nouveau leader. C'est à nous, Européens, de relever ce défi», a-t-on récemment entendu à Bruxelles.

Une opportunité pour la Suisse

Si l'UE concrétise cette orientation avec des mesures tangibles et se positionne en tant que gardienne active de l'ordre international, elle pourrait combler le vide laissé par les Etats-Unis - que ce soit de manière temporaire ou permanente, cela reste à voir.

L'UE devrait se renforcer rapidement et de manière significative sur le plan économique et politique (de sécurité) pour être à la hauteur de ce rôle. Cela jouerait un rôle décisif pour la Suisse, notamment en ce qui concerne ses futures relations avec l'UE, qui devront être définies dans les années à venir. Une telle approche européenne commune pourrait accroître considérablement l'attractivité de l'UE, et pas seulement pour la Suisse, et offrir à la Suisse un havre de paix à long terme en ces temps incertains.

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