La défense au cœur des portefeuilles

Johan Van Geeteruyen, DPAM

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Le secteur de la défense pourrait retrouver toute sa place au sein des portefeuilles soumis aux contraintes ESG.

© Keystone

 

Investir dans la défense ne représente plus seulement un choix tactique, mais semble appelé à devenir une position essentielle dans les portefeuilles. Le consensus politique, les pénuries structurelles et l’évolution du cadre ESG sont à l’origine de cette évolution. Mais c’est le début de la guerre de la Russie contre l’Ukraine en 2022 qui a déclenché une révision en profondeur des priorités politiques en matière de sécurité.

Un cycle qui va durer

Le cycle d’investissement actuel se distingue des précédents. En premier lieu, le consensus politique vis-à-vis du réarmement dans différents pays de l’UE et membres de l’OTAN s’est traduit par une augmentation de 150% des investissements dans la défense entre 2020 et 2025 (chiffre avancé par le Conseil de l’Europe). En second lieu, «les dividendes de la paix» se sont transformés en «primes à la sécurité» dans les politiques budgétaires. Après la guerre froide, nous sommes passés d’une période de sécurité géopolitique relative marquée par une réduction radicale des budgets alloués à la défense et redirigés vers les programmes sociaux et les infrastructures, à une situation dans laquelle les gouvernements sont prêts à payer une prime pour pouvoir faire face aux menaces géopolitiques tant au niveau de l’accès aux circuits d’approvisionnement qu’à celui de la sécurisation des sources d’énergie et du renforcement des infrastructures.

En troisième lieu, l’investissement vise à lutter contre les défauts structurels de l’industrie de la défense et à améliorer son interopérabilité ainsi que sa logistique. En Europe, les manques se font surtout ressentir au niveau des matières premières critiques et des semi-conducteurs, une situation à laquelle la loi sur les matières premières critiques (Critical Raw Materials Act) et le nouveau règlement sur les semi-conducteurs (Chips Act 2.0) visent à remédier.  S’il est vrai que les tensions géopolitiques jouent un rôle d’accélérateur cyclique et incitent à agir dans l’urgence, les moteurs du cycle d’investissement dans la défense indiquent que ce dernier va se poursuivre durant plusieurs, voire des dizaines d’années.

Les moteurs du cycle d’investissement dans la défense indiquent que ce dernier va se poursuivre durant plusieurs, voire des dizaines d’années.

La notion d’ESG évolue

Sur le plan financier, le secteur de la défense était largement exclu des portefeuilles labellisés ESG, en particulier en Europe. Or, on observe un virage très net vers une approche plus nuancée et pragmatique. De plus en plus, les investisseurs institutionnels distinguent les armes controversées, qui restent exclues, de la défense conventionnelle. Il devient couramment admis que cette dernière relève du sociétal (ce qui correspond au «S» des critères ESG). En effet, la sécurité nationale est vue comme un bien public qui sert à la protection des institutions démocratiques.

En Europe, en particulier, le discours politique et la réglementation tendent à considérer que le secteur de la défense est compatible avec l’investissement responsable et durable, pour autant qu’il soit effectué dans le cadre d’une politique de gouvernance stricte et de contrôles à l’exportation renforcés. Les résultats de cette évolution sont un meilleur accès aux capitaux et une réduction des coûts.

Toute une palette d’opportunités

Le secteur de la défense affiche une forte disparité en matière de valorisations. De nombreuses grandes entreprises du secteur ayant déjà vu leur valeur révisée à la hausse, le marché tablant sur une amélioration de leurs marges bénéficiaires durant plusieurs années, les opportunités se trouvent plutôt chez leurs fournisseurs. Elles sont également présentes dans les entreprises technologiques de niche, dans celles qui sont spécialisées dans l’électronique, les capteurs, les systèmes de propulsion ou encore celles qui sont actives dans des domaines sous-investis tels que les munitions, la maintenance et la réparation, ainsi que les systèmes destinés aux forces terrestres.

La chaîne de valeur du secteur de la défense au sens large mérite également d’être prise en considération. Ainsi, la cybersécurité devient de plus en plus importante au sein de la défense et représente un marché dont la croissance est structurelle et donc indépendante des cycles traditionnels en matière de conflits. Par ailleurs, l’intelligence artificielle et les logiciels de prise de décision, d’analyse des champs de bataille ainsi que les systèmes autonomes sont sous-estimés. Il convient de ne pas oublier le fait que les semi-conducteurs sont essentiels à l’autonomie stratégique ni que les infrastructures aérospatiales et satellitaires peuvent être utilisées dans le cadre de la surveillance, des communications et du renseignement. Bon nombre de ces produits ou technologies ont un double usage, civil ou militaire, et c’est un facteur encore très sous-estimé par les investisseurs.

Les conditions d’une tendance longue

Pour que ce secteur devienne à long terme un axe d’investissement essentiel,  plusieurs conditions doivent être réunies. L’une des premières est que l’augmentation des dépenses de défense s’inscrive dans une trajectoire durable, c’est-à-dire d’engagements pluriannuels qui soient respectés. Il est également crucial qu’une coordination accrue se mette en place au niveau européen.

A l’heure actuelle, le paysage européen de la défense est fragmenté. Un regroupement des achats permettrait aux fournisseurs d’obtenir une meilleure prévisibilité de leurs flux de trésorerie, laquelle serait favorable à leur croissance ainsi qu’à leurs investissements dans la recherche et le développement. Le regroupement des achats permettrait aux pays européens de réduire leurs coûts et donc optimiser utilisation de leurs ressources financières. En outre, cela contribuerait à accroître l’interopérabilité des différents systèmes de défense, ce qui permettrait aux nations alliées de s’entraîner ensemble et de se déployer plus efficacement. En dernier lieu, les entreprises européennes du secteur de la défense doivent être en mesure de pérenniser leurs revenus. Même si aujourd’hui leurs carnets de commandes sont bien remplis, elles doivent pouvoir en tirer parti pour transformer cet afflux en une expansion de leur capacité industrielle ainsi qu’une augmentation durable de leurs marges bénéficiaires.

En fin de compte, pour que la défense s’impose comme un secteur stratégique au cœur des portefeuilles institutionnels, il est nécessaire qu’il soit l’expression d’une volonté politique, d’un engagement budgétaire ainsi que d’une évolution des critères ESG. Toutes ces conditions semblent réunies dans le paysage géopolitique actuel et même si certains risques persistent, elles paraissent devoir rester en place sur la durée.

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