L’absurdité de l’allocation britannique

Robert Skidelsky, Université de Warwick

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Environ 20% des citoyens en âge de travailler sont admissibles au «benefit», un système dans le cadre duquel leurs revenus sont versés par l’État.


© Keystone

«La grandeur d’une nation se mesure à la manière dont elle traite ses membres les plus vulnérables» est une formule que Gandhi n’a en réalité jamais prononcée. Une formule qui n’en demeure pas moins pleine de bon sens. Et sur ce point, la Grande-Bretagne enregistre malheureusement de piètres résultats.

D’après la Fondation Joseph Rowntree, 14,5 millions de Britanniques, soit 22% d’une population de 65 millions de personnes en Grande-Bretagne, vivent en dessous du seuil de pauvreté (défini comme un niveau de vie inférieur à 60% du revenu médian). Sur une population de 42 millions de personnes en âge de travailler, environ 5 à 6 millions, soit près de 12%, sont sans emploi ou sous-employés (travaillant moins qu’ils le souhaiteraient). Environ huit millions de citoyens en âge de travailler, soit 20% du total, sont admissibles à ce que les Britanniques appellent «benefit», un système dans le cadre duquel leurs revenus sont en tout ou partie versés par l’État.

Ces chiffrent demeurent approximatifs, et certains détails restent débattus. Pour autant, même en laissant de côté le COVID-19, le tableau global est celui d’un système capitaliste britannique qui échoue à apporter un revenu de subsistance à environ un cinquième de sa population en âge de travailler.

Cette évolution est saisissante par rapport à la fin des années 1940, lorsque la Grande-Bretagne a mis en place son redoutable système d’État-providence. Selon la philosophie sous-jacente de ce système, que l’on retrouve dans le rapport Beveridge de 1942, l’État était censé garantir le plein emploi, le travail apporter les revenus nécessaires à une existence décente, et le système social permettre de faire face aux «interruptions» d’activité causées par le chômage, la maladie et la maternité.

La situation actuelle, dans laquelle environ 20% de la population en âge de travailler
vit une existence «dépendante de l’État», existe depuis les années 1990.

Dans les années 1960, ces interruptions apparaissent beaucoup plus fréquentes, pas tant à cause d’une augmentation du chômage qu’en raison d’un nombre croissant de demandes sollicitant la «national assistance» (prestations sociales non couvertes par assurance), une croissance plus rapide que celle de la population en âge de travailler. Dans un premier temps, cette augmentation s’expliquera par un plus grand nombre de mères célibataires, ainsi que par des droits supplémentaires aux prestations pour handicap. Plus tard, notamment au début des années 1980, viendront s’ajouter à ces chiffres une vague de nouveau demandeurs pour cause de chômage ou de travail précaire.

La situation actuelle, dans laquelle environ 20% de la population en âge de travailler vit une existence «dépendante de l’État», existe depuis les années 1990. L’augmentation des chiffres a inévitablement entraîné une multiplication des vérifications de critères et conditions de revenus, ce qui, parallèlement aux demandes de simplification d’un système de plus en plus fragmenté, a conduit à la mise en place de l’actuel régime du crédit universel, dont le déploiement laborieux remonte à 2011. Ce nouveau système a réuni six prestations sociales pour les citoyens en âge de travailler, qu’ils exercent un emploi ou non, en une seule allocation mensuelle.

La principale évolution a cependant lieu plus tôt, en 1995, lorsque le gouvernement britannique conservateur de l’époque remplace l’indemnité chômage par l’allocation demandeur d’emploi. Changement par rapport à l’ère keynésienne des engagements de plein emploi, les demandeurs percevront désormais l’allocation en contrepartie d’une recherche obligatoire d’emploi, définie comme une «activité de travail». Chaque demandeur devra prouver consacrer 35 heures par semaines – l’équivalent d’une activité professionnelle à temps plein – à la recherche d’un emploi. Le manquement à cette nécessaire «activité de travail» entraînera la réduction ou suppression de l’allocation, ou «salaire».

La philosophie à l’appui de cette parodie de contrat de travail a été clairement formulée par Neil Couling, haut fonctionnaire du département britannique du Travail et des Retraites (DWP), dans son exposé devant le Comité spécial de la Chambre des Lords sur les Affaires économiques de mars 2021. «Le système impose aux 2,5 millions de bénéficiaires du crédit universel qu’ils s’engagent dans une recherche d’emploi, laquelle conditionne le versement du crédit universel», a déclaré Couling. «Vous devez rechercher un emploi si vous entendez en décrocher un.»

Tel que l’explique le DWP, «ce système imitant volontairement celui d’un contrat de travail, l’engagement du demandeur signifie clairement que l’aide sociale n’est pas différente de l’emploi lui-même». Ainsi, «de la même manière que ceux qui travaillent ont des obligations vis-à-vis de leur employeur, les demandeurs ont une responsabilité vis-à-vis du contribuable».

Le système britannique du «benefit» présume de manière absurde
que tous les demandeurs sont formés au monde numérique.

Or, les déclarations de cette nature révèlent toute l’absurdité qui s’est emparée du système, dans une sorte d’incapacité à distinguer rêve et réalité. Certes, pour décrocher un emploi, il faut en rechercher un. Mais vous n’en trouverez jamais, même en faisant des heures supplémentaires de recherche, si aucun emploi n’est disponible. Le fantasme à l’appui de ce système (qui sous-tend également l’économie néoclassique) réside dans l’hypothèse du plein emploi, dans l’idée que le chômage ne serait que la conséquence d’une préférence pour les loisirs chez des travailleurs potentiels en pleine santé.

De même, le système britannique du «benefit» présume de manière absurde que tous les demandeurs sont formés au monde numérique. L’émouvant long-métrage Moi, Daniel Blake, qui raconte l’histoire d’un charpentier au chômage récemment victime d’un infarctus, dresse le portrait d’un Daniel Blake s’efforçant désespérément d’effectuer une demande d’allocation sur Internet. Bien que son cardiologue lui explique qu’il n’est physiquement pas apte à travailler, les autorités lui opposent un nombre insuffisant de «points» nécessaires pour obtenir une prestation de handicap. Blake se lance alors dans une démarche d’allocation demandeur d’emploi, ce qui signifie qu’il doit participer à un atelier CV, et recevoir un coaching pour candidater à des emplois qu’il est médicalement dans l’incapacité d’exercer.

Dénué de toutes connaissances informatiques, Blake se rend dans une bibliothèque publique pour y utiliser un ordinateur. Lorsque la bibliothécaire l’invite à «faire défiler la souris sur l’ordinateur», il s’exécute en déplaçant littéralement la souris contre l’écran.

Il rédige ensuite un CV à la main, et le remet à divers employeurs, qui lui répondent qu’aucun emploi n’est disponible. Mais les fonctionnaires de l’agence d’allocation demandeur d’emploi ne veulent rien entendre. «Cela ne suffit pas, M. Blake. Comment puis-je avoir la certitude que vous avez réellement été en contact avec tous ces employeurs ?», s’interroge l’un d’entre eux. «Vous devez me le prouver.»  Le grincement algorithmique de cette machine dénuée de toute logique est absolument kafkaïen.

On observe évidemment un certaine méthode dans toute cette folie: le crédit universel peut être perçu comme un outil visant volontairement à refaçonner une catégorie de main-d’œuvre actuellement redondante, pour lui donner la forme que nécessitent les marchés du travail à faibles qualifications. Or, le trouble est mal diagnostiqué: le problème réside dans une insuffisante demande de main-d’œuvre, pas dans un excès d’offre de métiers qui ne trouveraient pas preneurs.

La seule issue hors d’un tel système consiste à remplacer le fantasme par la réalité. Si le secteur privé britannique ne parvient pas en temps normal à proposer des emplois décemment rémunérés à tous ceux qui souhaitent et peuvent travailler, alors l’État doit intervenir via une garantie d’emploi dans le secteur public, ce qui diviserait par deux le nombre de demandeurs du crédit universel «en recherche d’emploi», tout en remplaçant la pression baissière sur les salaires par une pression haussière, en mettant un terme à cette «armée de réserve de chômeurs» dont parlait Marx.

L’emploi fourni par la communauté, même peu épanouissant, sera toujours plus enrichissant que l’errance désespérante aux portes d’une entreprise à une autre, en quête d’un emploi qui n’existe pas. Alors même que le travail constitue le meilleur moyen de s’extraire de la pauvreté, l’absurdité imposée par le contrat d’allocation britannique place nombre des plus vulnérables de la société sur un chemin qui ne mène nulle part.

 

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Copyright: Project Syndicate, 2021.

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