Les records sont faits pour être battus. Nvidia vient d’en apporter une nouvelle preuve en dépassant une capitalisation de 5000 milliards de dollars, soit environ 20% du produit intérieur brut américain, seulement quelques mois après avoir franchi le cap des 4000 milliards. Dans le même mouvement, OpenAI prépare une introduction en bourse visant 60 milliards de dollars pour une valorisation implicite proche de 1000 milliards, une prouesse pour une entreprise quasiment inconnue avant l’arrivée de ChatGPT. Les banques d’affaires s’activent déjà autour de ce qui pourrait devenir la plus importante opération jamais réalisée.
Un flot d’annonces et une accélération des investissements
Les annonces autour de l’intelligence artificielle se multiplient à un rythme tel que les analystes ont peine à maintenir leurs modèles à jour. Le secteur se développe à travers un enchevêtrement de partenariats, de contrats et surtout d’accords, moins contraignants mais omniprésents. Le point essentiel demeure cependant l’ampleur de la hausse des investissements.
L’ampleur des investissements est telle que la trésorerie générée par les hyperscalers ne suffit plus.
Les hyperscalers (Amazon, Google, Meta, Microsoft et Oracle) ont profité de la saison des résultats pour annoncer une montée en puissance massive de leurs dépenses. Selon Goldman Sachs, leurs investissements devraient passer de 400 milliards de dollars cette année à 533 milliards de dollars en 2026. L’effet est suffisamment marqué pour apparaître dans les statistiques américaines: les investissements liés à l’intelligence artificielle progressent à un rythme annualisé de 12% au premier semestre, soit 4 fois plus qu’en 2024, alors que le reste de l’économie, en particulier l’immobilier résidentiel, reste en retrait. A l’échelle mondiale, l’Organisation mondiale du commerce indique que les semi-conducteurs, les serveurs et les équipements de télécommunication ont contribué à près de 50% de la croissance du commerce de marchandises.
Besoin de financement externe et premiers signaux de tension
L’ampleur des investissements est telle que la trésorerie générée par les hyperscalers ne suffit plus. Ceux-ci se tournent donc vers les marchés obligataires. Meta a ainsi émis 30 milliards de dollars de dette dans une opération très largement souscrite. Au total, les émissions du secteur devraient atteindre près de 120 milliards de dollars en 2025, soit environ 15% du marché américain de la dette de qualité hors secteur financier. Ce flux commence à attirer l’attention des spécialistes du crédit.
Oracle, dont la situation financière est particulière (ratio dette nette sur résultat brut d’exploitation d’environ 2,5), voit son contrat de protection contre le défaut s’apprécier nettement, dépassant 100 points de base (credit default swap mesurant la prime d’assurance contre un défaut, et qui a doublé depuis la fin du mois de septembre). Plus largement, les spreads de crédit des principaux acteurs se sont élargis pour atteindre environ 80 points, soit une hausse d’environ 20 points.
Productivité entre promesses et incertitudes
Au-delà de leur impact immédiat sur la croissance, ces investissements nourrissent l’espoir d’un gain durable de productivité, une perspective largement partagée mais dont l’horizon reste incertain. Une étude du Massachusetts Institute of Technology portant sur 300 projets pilotes montre que seuls 5% affichent un retour sur investissement réellement satisfaisant, ce qui tempère les anticipations. Les dirigeants demeurent pourtant convaincus du potentiel de ces outils. Le directeur général de TotalEnergies souligne ainsi que l’intelligence artificielle devrait permettre d’améliorer l’utilisation des capacités industrielles, augmentant à la fois la production et la génération de flux financiers.
Emploi sous pression
La transformation en cours ne se limite pas à la productivité. Elle touche également l’emploi. Amazon prévoit 14’000 suppressions de postes dans les fonctions de soutien, tandis qu’Accenture réduit ses effectifs parmi les consultants jugés non compatibles avec l’intelligence artificielle. Le dirigeant de Walmart estime pour sa part que le groupe pourra poursuivre son expansion au cours des 3 prochaines années sans augmenter ses effectifs.
Marchés actions entre concentration et tensions
L’impact de l’intelligence artificielle sur les marchés actions est déjà manifeste. Certains observateurs établissent un parallèle avec la bulle technologique du début des années deux mille, invoquant la concentration extrême et les valorisations élevées. Le président de la Réserve fédérale partage en partie ce constat, évoquant des marchés «assez fortement valorisés». Les optimistes rétorquent que la rentabilité future et la circularité des flux financiers réduisent la probabilité d’une bulle comparable.
Deux éléments factuels méritent d’être soulignés. L’indice américain équipondéré affiche une décote d’environ 25% par rapport à l’indice principal, dont la valorisation repose sur un nombre très limité de titres aux multiples élevés, avec un ratio cours sur bénéfice de 17 fois contre 23 fois. Par ailleurs, l’indice phare a reculé 20 fois cette année alors que la majorité des composantes étaient en hausse, un comportement inhabituel et révélateur de la concentration extrême du marché.
Dans ce contexte particulier, les investisseurs qui préparent déjà leur allocation pour l’année prochaine devront sans doute adopter une approche plus contrariante, alors même que la dynamique de marché commence à s’essouffler.