Eviter la croissance: à vos risques et périls

Tom Slater, Baillie Gifford

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Dans une économie fondée sur l’intelligence artificielle, l’idée de retour à la moyenne devient de plus en plus obsolète.

 

Même si les investisseurs se sont accoutumés à de changements radicaux ces vingt dernières années, la période qui s’annonce pourrait être encore plus spectaculaire. L’IA, nouveau fondement de l’économie mondiale, est au cœur de cette transformation. Le défi pour l’investisseur est d’accepter que, dans un monde en mouvement, l’immobilisme ne soit pas une option viable.

Taille, inéluctabilité et asymétrie

Sur les bourses, le jeu n’est pas équitable. Les gains ne sont pas répartis uniformément entre les milliers d’entreprises cotées: ils vont, pour l’essentiel, à une poignée d’entreprises remarquables. La différence aujourd’hui réside dans le fait que les exceptions qui ont marqué les dix dernières années ne sont pas contentées de grandir: ces entreprises ont atteint une telle envergure qu’elles sont aujourd’hui pratiquement inattaquables.

Examinons par exemple les investissements qu’il faut consentir pour rester compétitif dans le domaine des infrastructures nécessaires à l’IA: pour la seule année 2025, Alphabet, Amazon, Microsoft et Meta devraient investir plus de 400 milliards de dollars dans les centres de données, les puces électroniques et les infrastructures du cloud. Des entreprises capables d’effectuer des dépenses d’une telle ampleur sont comparables à des États-nations.

Pour l’investisseur, l’idée n’est pas de suivre la mode IA, mais de reconnaître le caractère incontournable de cette technologie pour l’économie. Or, lorsqu’une entreprise de ce secteur est tout à la fois gigantesque et capable d’afficher une croissance à deux chiffres, les performances futures du marché paraissent fortement biaisées en sa faveur. De ce fait, l’idée d’un «retour à la moyenne» devient de plus en plus obsolète. Les entreprises qui façonnent l’avenir ne se dirigent pas vers la moyenne, mais au contraire s’en éloignent toujours davantage.

Le paradigme de la nouvelle technologie

Le lancement de ChatGPT il y a trois ans a marqué le début d’une nouvelle ère. Le paradigme internet-téléphonie mobile-cloud a été remplacé par celui de l’intelligence artificielle. L’IA n’est pas une simple amélioration, mais la nouvelle fondation qui permet de connecter l’intelligence à grande échelle: les machines peuvent «raisonner» et «collaborer» pour accomplir des tâches considérées comme impossibles jusqu’à présent.

Il faut bien être conscient qu’éviter les actions de croissance et les Etats-Unis revient à parier contre les gisements les plus dynamiques de l’économie mondiale. 

L’IA conversationnelle a été la première application à succès. ChatGPT a séduit 50 millions d’utilisateurs en deux mois seulement, ce qui a fait d’elle l’application grand public qui a connu la croissance la plus forte de l’histoire. De plus, contrairement aux plateformes de médias sociaux, elle ne se limite pas à capter l’attention, elle présente une réelle utilité, ce qui constitue un fondement plus durable pour la création de valeur. 

La deuxième vague d’applications porte sur le codage: les développeurs de logiciels équipés d’outils d’IA ont déjà gagné 20% de productivité. L’évolution se fait dorénavant vers des systèmes agentiques qui ne servent pas seulement d’assistants aux ingénieurs, mais qui agissent comme des entités autonomes au sein des équipes de développement de logiciels.

Mais les retombées de l’IA ne sont pas cantonnées au numérique, elles affectent en profondeur d’autres secteurs. Ainsi, dans le transport, les véhicules autonomes ont largement dépassé le stade expérimental. Waymo effectue déjà chaque semaine des centaines de milliers de trajets payants dans les villes américaines. Dans le domaine de la logistique, une entreprise comme Zipline utilise des drones pour livrer des marchandises en quelques minutes au lieu de plusieurs jours. Ces deux exemples illustrent une même réalité. L’IA n’est pas un produit ou un service, mais une technologie aux usages divers qui essaimeront vers l’ensemble des secteurs de l’économie.

L’illusion de la sécurité

L’un des postulats les plus dangereux en matière d’investissement est de croire que la stabilité se situe dans les entreprises considérées comme «sûres».  En effet, ces soi-disant valeurs refuges peuvent compter parmi les plus vulnérables en phase d’accélération du changement technologique. Elles sont doublement pénalisées. D’une part, le changement perturbant leurs modèles d’affaires, leurs bénéfices s’érodent. D’autre part, lorsque le marché prend conscience de leur vulnérabilité, leurs valorisations se contractent. Dans un monde en changement perpétuel, c’est la notion de long terme elle-même qui évolue.

Depuis 2010, la puissance de calcul nécessaire pour entraîner les modèles les plus performants a doublé tous les six mois environ. Le coût par unité d’intelligence diminue si rapidement que les nouveaux modèles ont une durée de vie limitée. Or, les entreprises bien établies dont les courbes de coûts reposent sur les modèles d’hier ne feront pas de «retour à la moyenne», car elles ne sont pas en mesure de rivaliser avec les gains de productivité phénoménaux promis par les nouveaux modèles d’IA.

Les implications pour les investisseurs

Rappelons tout d’abord que les actions ne sont pas le meilleur moyen de minimiser ses risques. S’il est légitime de vouloir préserver son patrimoine, les obligations et les liquidités sont les outils les mieux adaptés pour le faire. La détention d’actions vise, quant à elle, à profiter des rendements asymétriques dont bénéficient les entreprises qui savent tirer parti des transformations structurelles.

En second lieu, il faut bien être conscient qu’éviter les actions de croissance et les Etats-Unis revient à parier contre les gisements les plus dynamiques de l’économie mondiale. On peut certes trouver des entreprises à croissance exceptionnelle partout dans le monde, mais la Chine est le seul pays à afficher une densité de concepteurs d’infrastructures pour l'IA et d’innovateurs en matière d’applications comparable à celle des Etats-Unis.

Enfin, tous les positionnements ne se valent pas. L’histoire semble indiquer que les nouveaux géants émergeront du domaine des applications. Or, le propre de l’investissement actif est de les identifier suffisamment tôt et de la garder en portefeuille en dépit de leur volatilité. Autrement dit, éviter les entreprises en forte croissance ne signifie pas seulement «rater» une occasion, car dans un monde en constante accélération, une telle approche est tout simplement «périlleuse»!

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