Euro/dollar: 1,20 est-il le chiffre magique?

John Plassard, Cité Gestion

4 minutes de lecture

Un cours à 1,30 ferait peser une menace sérieuse sur la trajectoire de l’inflation dans la zone euro, accentuant le risque de retomber nettement sous la cible de 2% fixée par la BCE.

Si vous détenez des actions européennes ou avez un salaire en euro, vous devez actuellement vous réjouir. En effet, l’effet de change vous est favorable, ce qui veut dire que vous pouvez aller à New York et acheter des chaussures «moins cher» en dollar ou encore avoir un meilleur rendement sur l’évolution de votre portefeuille en euro (en fonction de votre devise de base). Cerise sur le gâteau, cela permet à l’Union européenne d’importer de la déflation. Sous ce tableau idyllique se cache cependant une menace: l’excès et le passage au-dessus d’un seuil considéré comme dangereux. Synthèse et analyse.

a.  Les faits

Depuis le début de l’année, l’euro s’est envolé de près de 15% face au dollar, et de près de 7% en taux de change effectif nominal.

Cette progression rapide, notamment depuis la réunion de juin de la BCE, inquiète désormais les responsables monétaires.

Car si la hausse semble modeste sur le papier, elle pourrait mécaniquement abaisser les prévisions d’inflation de l’institution pour 2025 et 2026. Historiquement, la BCE se montre discrète sur les mouvements de change, affirmant ne viser aucun niveau précis.

Pourtant, le vice-président Luis de Guindos a reconnu que des niveaux au-delà de 1,20 constituaient une «zone compliquée». Ce n’est donc pas tant le niveau, mais la vitesse de l’appréciation qui inquiète.

A cela s’ajoute une menace extérieure: les tarifs douaniers américains, désormais à 15% sont bien au-delà des scénarios initiaux de la BCE. Un euro trop fort, combiné à une guerre commerciale, risque ainsi de raviver le spectre de la désinflation en zone euro.

b.  Que pense la BCE d’un Euro fort?

Depuis la mi-juin, la vigueur de l’euro s’est imposée comme une source d’inquiétude pour la Banque centrale européenne.

François Villeroy de Galhau a prévenu que si l’appréciation actuelle se maintenait, l’inflation pourrait rester durablement sous l’objectif de 2%. Il estime que chaque hausse de 10% de l’euro neutralise l’impact inflationniste d’un choc pétrolier équivalent.

Bien que la BCE ne vise pas explicitement le taux de change, elle le considère comme un canal clé de transmission de sa politique monétaire. Luis de Guindos a voulu tempérer les craintes en insistant sur le caractère progressif de la hausse de l’euro, jugée «contrôlée» jusqu’ici.

Pourtant, le seuil symbolique de 1,20 dollar, qualifié de «compliqué» par plusieurs responsables, est surveillé de près pour ses effets potentiellement déflationnistes.

Des révisions à la baisse des projections d’inflation ont déjà été intégrées aux scénarios de la BCE pour 2025. Certains économistes rappellent que la combinaison d’un euro fort et des menaces de tarifs américains pourrait fragiliser encore davantage la dynamique des prix.

Dans ce contexte, la BCE adopte une posture plus attentiste, insistant sur la nécessité d’une évaluation «réunion par réunion» des données macroéconomiques.

c.  Quel est l’impact de la devise sur l’inflation?

L’impact du taux de change de l’euro sur l’inflation dans la zone euro a fait l’objet de plusieurs études détaillées, notamment par la Banque centrale européenne et la Banque d’Espagne.

Selon le bulletin économique de la BCE intitulé «Exchange rate pass-through into euro area inflation» (n’hésitez pas à me le demander), l’effet d’une variation de l’euro est à la fois incomplet et progressif, avec un pass-through partiel vers les prix à l’importation.

Une appréciation de l’euro de 1% réduit l’inflation importée d’environ 0,1 à 0,2 point de pourcentage en l’espace d’un an, mais l’effet est plus faible sur l’inflation totale.

Dans un autre rapport de la BCE, «The transmission of exchange rate changes to euro area inflation», les économistes montrent que l’intensité de la transmission dépend de la structure du panier de consommation: les biens importés sont plus sensibles que les services. Les pays les plus ouverts, comme l’Allemagne ou les Pays-Bas, ressentent des effets plus marqués qu’une économie comme la France. L’euro fort exerce ainsi une pression désinflationniste sur les biens, en particulier les produits manufacturés, ce qui peut compliquer l’atteinte de l’objectif d’inflation de la BCE.

L’étude de la Banque d’Espagne «Exchange rate shocks and inflation comovement in the euro area» confirme que les chocs de change influencent la convergence ou la divergence de l’inflation entre États membres. Les auteurs soulignent que plus un pays dépend des importations, plus la transmission est rapide et significative. Ce constat justifie l’attention croissante des responsables monétaires aux mouvements de l’euro, même si la BCE ne vise officiellement aucun niveau de change.

En période de tensions désinflationnistes, comme c’est le cas actuellement, une appréciation prolongée de la monnaie unique risque de pousser l’inflation encore plus bas, surtout si les effets sur les prix énergétiques et les biens importés se cumulent.

La BCE, bien qu’historiquement discrète sur le sujet, n’hésite plus à avertir que la vigueur excessive de l’euro pourrait compromettre son mandat. Ces publications montrent que le taux de change n’est pas un canal marginal, mais un levier clé dans la dynamique inflationniste de la zone euro.

d.  Quelles sont les entreprises les plus impactées?

Un euro trop fort représente un défi majeur pour les entreprises exportatrices européennes, car il réduit leur compétitivité à l’international et compresse leurs marges. A commencer par le luxe: LVMH, Hermès et Kering réalisent plus de 80% de leurs ventes hors zone euro, ce qui rend la force de la devise particulièrement pénalisante pour leurs marges.

L’aéronautique n’est pas en reste: Airbus, Safran et Thales sont rémunérés en dollars, mais paient leurs charges en euros — un déséquilibre qui pèse lourd sur leur rentabilité.

Du côté de l’automobile, Renault, Stellantis ou encore Michelin voient leurs prix grimper mécaniquement à l’international, réduisant leur capacité à se battre sur les marchés américains ou asiatiques.

Les géants de la chimie comme BASF, Solvay ou Arkema subissent aussi ce choc monétaire, d’autant plus qu’ils font face à une concurrence globale féroce qui les empêche de répercuter les hausses.

Même constat dans la technologie: STMicroelectronics et ASML vendent massivement en dollars, mais doivent enregistrer ces revenus dans une monnaie qui s’apprécie.

Le coup est double lorsque les matières premières sont elles aussi libellées en dollars.

Certaines entreprises, notamment celles qui importent beaucoup ou ont des structures très locales, parviennent à limiter la casse grâce à la baisse de leurs coûts d’achat.

Mais pour les groupes les plus internationalisés, c’est la mécanique de conversion qui frappe: leurs résultats en euros s’érodent sans même que l’activité ralentisse.

En bref, si la tendance haussière de la monnaie unique se poursuit, les mois à venir pourraient devenir un véritable casse-tête pour le luxe, l’aéronautique et l’automobile.

e.  L’exemple de Trichet

L’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais les marchés ont la mémoire longue. En 2004, face à un euro qui s'était envolé de 0,87 à 1,30 dollar en quelques mois, Jean-Claude Trichet (ancien président de la BCE) dénonçait une appréciation «brutale», soulignant que de tels mouvements n’étaient «pas bons pour l’économie mondiale».

Cette envolée de la devise avait immédiatement pesé sur les exportateurs européens, provoquant un ralentissement de la croissance manufacturière dans la zone euro.

A l’époque, l’Allemagne — pourtant habituée aux excédents — s’alarmait d’un niveau de change qui mettait en péril la compétitivité de ses champions industriels.

La réaction des marchés ne s’était pas fait attendre: l’euro avait corrigé de près de 4% en une semaine après ces déclarations nous rappelle The Economist à l’époque.

Ce précédent rappelle à quel point les niveaux de change peuvent agir comme un véritable instrument de transmission monétaire, en comprimant les marges et en alimentant des dynamiques désinflationnistes.

Loin d’un simple débat technique, c’est tout l’équilibre extérieur de l’Europe qui vacille lorsque la devise devient trop forte. A l’instar de Trichet, les dirigeants actuels de la BCE n’ont d’autre choix que de réagir, même sans objectif de change explicite.

Car l’histoire l’a montré: ignorer la force de l’euro, c’est parfois fragiliser la reprise économique.

f.  Et si l’euro/dollar passait à … 1,30?!

Un euro/dollar à 1,30 ferait peser une menace sérieuse sur la trajectoire de l’inflation dans la zone euro, accentuant le risque de retomber nettement sous la cible de 2% fixée par la BCE. Cela laisserait planer le spectre de la déflation (une baisse généralisée et durable des prix (inflation négative) historiquement très négative pour le marché des actions.

Une appréciation de 10% de l’euro pourrait réduire l’inflation globale de 0,4 à 0,5 point de pourcentage sur un horizon de 12 à 18 mois.

Cette désinflation exercerait une pression baissière sur les prix industriels et affaiblirait les revenus des entreprises exportatrices, notamment dans le luxe, l’aéronautique ou l’automobile.

De plus, les effets conjugués d’un euro fort et d’éventuelles tensions commerciales internationales pourraient nourrir un scénario de stagnation des prix couplée à un affaiblissement de la croissance.

Les mécanismes de transmission montrent également que l’impact sur l’inflation sous-jacente est significatif, avec un effet retardé, mais durable. Dans ce contexte, la BCE pourrait devoir adopter un ton plus accommodant, voire ajuster sa stratégie de communication, afin d’éviter un resserrement non souhaité des conditions monétaires.

g.  Conclusion

Faut-il se réjouir d’un euro fort? Oui, car il permet à la zone euro d’importer de la déflation. Faut-il se réjouir d’un euro trop fort? Non, car il laisserait planer le spectre de la désinflation historiquement nuisible pour les marchés boursiers. Si le niveau de change des 1,20 pour l’euro / dollar semble plus psychologique qu’autre chose, son franchissement pourrait cependant avoir des conséquences négatives pour l’économie et de nombreux secteurs …

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