Dieu c’t’équipe!

Julien Serbit, Prime Partners

3 minutes de lecture

Décide-t-on mieux seul ou en équipe? À première vue, pour la majorité des acteurs de l’industrie financière la question est presque politiquement incorrecte…

 

Pour cette dernière chronique de l’année j’ai eu envie de prendre un peu de recul vis-à-vis de l’actualité économique financière si largement commentée, analysée, disséquée, partout et tout le temps. Il me parait intéressant d’explorer un sujet qui concerne tous les investisseurs: décide-t-on mieux seul ou en équipe?

À première vue, pour la majorité des acteurs de l’industrie financière la question est presque politiquement incorrecte… Bien sûr qu’on décide mieux en équipe! Les marchés financiers étant vastes et les opportunités d’investissement innombrables, qu’il serait présomptueux de penser que le succès peut être atteint sans une agrégation de compétences.

Effectivement et notamment si l’on fait référence à une gestion multi actifs, fleuron du «private banking» comme nous le connaissons, il n’y a à vrai dire pas vraiment de sujet. Mêler dans un portefeuille analyse macroéconomique et connaissances pointues des différentes classes d’actifs constitue une première étape qu’il semble bien périlleux de confier à une seule personne, si brillante soit elle. 

Si l’on descend d’un étage, sélectionner des produits externes, des actions individuelles ou des lignes directes obligataires et éventuellement piloter une exposition aux devises étrangères s’avèrent là encore de bien lourdes taches pour un seul individu.

On arrive donc assez aisément à une conclusion de bon sens qui dit que mieux vaut se munir de spécialistes de chaque domaine et rendre une copie digne de ce nom, fruit des compétences spécifiques de toute une armée de brillant(e)s collaborateurs.

Cependant, comme très souvent, il y a un «mais» et on expérimente rapidement quelques différences entre théorie et réalité. Personne ou presque ne contestera que le côté «one man show» est à proscrire, ne serait ce que du point de vue de la gestion des risques. En revanche, beaucoup de professionnels ont déjà expérimenté des situations où une approche de l’investissement collégiale ou sous forme de comité de gestion montre des limites. Si tout le monde est érudit et reconnu par ses pairs autour de la table mais que les avis divergent, dans un domaine aussi vaste que l’investissement, alors qui décide de quoi faire à la fin?

Une analogie avec le sport de haut niveau apporte un peu de clarté à ces processus de décisions d’investissement. 

La dimension émotionnelle vient s’immiscer dans la dynamique d’un comité de gestion et mécaniquement en influencer les décisions, c’est humain. Dès lors, de multiples configurations sont possibles, bonnes ou mauvaises pour les résultats de gestion. 

Deux schémas s’offrent régulièrement aux habitués des réunions d’investissement. Le premier consiste à désigner une personne comme l’ultime responsable des prises de décision. Cette approche a le mérite d’avoir du tranchant et d’implémenter des convictions. En plus d’une certaine fermeté, elle demande surtout à «l’élu(e)» d’être suffisamment flexible pour réfléchir puis potentiellement intégrer des idées d’investissement venant d’autres personnes et qui n’étaient pas forcément les siennes initialement.

Le deuxième schéma est plus «accommodant» socialement parlant. Les discussions se font dans un esprit de compromis sur les sujets où des divergences apparaissent et les décisions finales reflètent l’esprit des idées d’investissement de chacun mais pas forcément dans une ampleur à laquelle ils ou elles s’attendaient.

Une analogie avec le sport de haut niveau apporte un peu de clarté à ces processus de décisions d’investissement. Qu’il s’agisse de sports collectifs ou même individuels, les performances finales réalisées ne sont jamais le fruit de l’unique talent d’un sportif ou d’une équipe à un instant T. Elles sont la résultante d’un processus complexe et permanent impliquant de nombreuses personnes.

Prenons le cas simple d’une équipe de football. Elle peut contenir ou non des stars à certains postes, des joueurs qui vont faire preuve de leadership et qui vont insuffler une identité au jeu proposé sur le terrain le jour du match. Cependant, dans le cas présent, on confie la responsabilité ultime des résultats à un entraineur, qui pour le coup ne touche pas le ballon, mais qui est l’unique décideur de comment l’équipe va s’articuler et déployer son jeu. 

Les athlètes évoluant dans des disciplines individuelles ne procèdent pas vraiment autrement. Les stars de la petite balle jaune travaillent elles aussi en équipe. Chaque intervenant a pour objectif d’optimiser son apport à la performance finale réalisée par l’athlète, qu’il s’agisse de sa préparation physique, de son mental ou encore de sa récupération. 

Dans les deux cas de figure, on perçoit intuitivement que les schémas que nous évoquions plus haut dans le cas de réunion d’investissement, c’est-à-dire une personne qui décide ultimement et/ou un certain sens du compromis sont en fait tout deux nécessaires à la réussite de la recette.

Si un entraineur de football, bien qu’ultime décideur, possède dans son équipe un attaquant brillant, il va la plupart du temps chercher un schéma de jeu permettant d’optimiser les possibilités de son joueur de marquer des buts et ce même si cela modifie un peu la structure initiale qu’il avait en tête pour l’équipe. 

Le joueur de tennis va quant à lui mêler ses forces du moment aux différents apports des membres de son équipe intervenus en amont et ce même si certains conseils/méthodes durant sa préparation peuvent lui avoir semblé peu intuitifs!

Dans un cas comme dans l’autre il y a bien un décideur final le jour J, qu’il s’agisse de l’entraineur de football ou du joueur de tennis, mais ils ne peuvent guère faire sans les apports de nombreuses autres personnes, spécialistes dans leur domaine et dont parfois les idées (ou les méthodes) ne leurs sont pas «naturelles».

C’est bien la conjugaison de tout cela qui donne un résultat, bon ou mauvais et c’est exactement la même chose en investissement, surtout dans le cas d’un portefeuille multi actifs. Il faut un décideur ultime, sorte de chef d’orchestre, à l’esprit suffisamment ouvert. 

Pas forcément le meilleur musicien avec chaque instrument mais celui qui possède la meilleure oreille.

Concernant l’importance de décider en équipe dès lors qu’il s’agit de gérer un portefeuille diversifié sur plusieurs classes d’actifs «la question elle est vite répondue» comme dirait un célèbre influenceur helvétique.  Mais une fois l’apport de chaque membre clairement défini, il faut probablement confier sa mise en œuvre finale à quelqu’un dont le talent réside plus dans la recette que dans le choix des ingrédients.

A lire aussi...