Développement durable: quid de l’humain?

Ophélie Mortier, DPAM

3 minutes de lecture

L’angle holistique invite l’investisseur à traiter de l’environnement comme un tout et implique une meilleure prise en compte du facteur humain.


Une des survivantes du drame du Rana Plaza au Bangladesh ayant fait 1127 morts. ©Keystone

La fréquence toujours plus élevée des phénomènes météorologiques extrêmes a placé le changement climatique au centre des débats, à tel point qu’il est devenu un sujet de préoccupation pour les investisseurs. Cependant, les phénomènes extrêmes s’accompagnent souvent de tragédies humaines et leurs conséquences débordent largement de la seule dimension environnementale. Malgré cela, les questions climatiques et environnementales ont pris le pas sur d’autres considérations, notamment sociétales. Fort heureusement, elles ne les ont pas totalement éclipsées.

En matière de changement climatique, l’importance de la responsabilité des investisseurs se manifeste à travers l’évolution de la réglementation et des initiatives lancées sur une base volontaire. Citons quelques exemples. En France, l’article 173 de la loi sur la transition énergétique traite de la contribution des investisseurs à la lutte en faveur d’une économie bas carbone. En Europe, la taxonomie verte est axée sur deux objectifs purement environnementaux. De plus, une nouvelle réglementation vise à créer deux nouvelles catégories d’indices de référence « bas carbone». 

La Commission européenne a déjà fait part de son intention
de s’atteler à définir une taxonomie dédiée aux questions sociétales.

A l’international, l’initiative «Climate Action 100+» regroupe actuellement plus de 450 investisseurs représentant quelque 40'000 milliards de dollars sous gestion et le réseau NGFS (Network for Greening the Financial System) qui réunit les banques centrales et les autorités de supervision sur une base volontaire s’engage pour la gestion des risques climat et environnementaux dans le secteur financier.

Du facteur humain

Prétendre que les enjeux sociétaux sont totalement absents des préoccupations et des engagements des investisseurs serait néanmoins abusif. Ainsi, la Commission européenne a déjà fait part de son intention de s’atteler à définir une taxonomie dédiée aux questions sociétales. Par ailleurs, différentes réglementations traitent de ces problématiques et concernent toute la chaîne logistique, le drame du Rana Plaza au Bangladesh étant encore très présent dans les esprits. Il s’agit notamment de la loi sur le devoir de vigilance en France ou de la loi sur les formes contemporaines d’esclavage au Royaume-Uni.  Récemment, le commissaire européen à la Justice Didier Reynders a évoqué la possibilité d’imposer aux entreprises un devoir de vigilance accru en ce qui concerne les droits de la personne.

Les scandales du type Rana Plaza dans l’industrie textile, les violations des droits des communautés lors de la mise en œuvre des grands projets liés aux infrastructures ainsi que le travail des enfants sont au cœur des préoccupations des investisseurs responsables. Cependant, la pandémie et la crise sanitaire qui en a résulté ont replacé le facteur sociétal et en particulier l’humain au premier plan. Bien que l’investissement durable et responsable ait toujours pris en compte ce facteur, sa pondération dans les grilles d’analyse variait. L’essentiel du questionnement a porté sur les sous-traitants et la gestion des talents, plutôt que sur l’objectif prioritaire de la sécurité et de la protection du capital humain. La législation sur le travail, très élaborée dans les économies développées, nous aurait-elle amenés à négliger le fait que la force d’une entreprise durable réside en premier lieu dans son capital humain?

De nouvelles responsabilités pour les investisseurs

Pour les experts de l’environnement, il ne fait aucun doute que si le coronavirus est passé des animaux aux humains c’est parce que la biodiversité s’est fortement et rapidement dégradée. Or, cela démontre à quel point les enjeux environnementaux et humains sont étroitement imbriqués. Cette interdépendance a été relevée depuis longtemps dans le rapport annuel du World Economic Forum consacré aux risques: déjà en 2007, puis à nouveau en 2008, les pandémies y figuraient parmi les 10 principaux risques du point de vue de leur impact.

L’investisseur sera de plus en plus souvent appelé à endosser
des responsabilités sociétales et à fournir la preuve de cet engagement.

Dès lors que le processus décisionnel se focalise sur l’environnement, il risque d’ignorer des réalités sociétales et humaines de première importance. C’est de là qu’est issue la notion de transition équitable vers une économie bas carbone. En témoigne le mouvement des gilets jaunes en France qui s’explique en partie par le primat donné à la question du climat sur toutes les autres. Pour rester dans le même ordre d’idées, il paraît justifié de procéder à des analyses approfondies des émetteurs d’obligations vertes, afin de s’assurer qu’un projet, tout aussi louable soit-il, ne contribue pas également au financement d’autres activités ou comportements d’entreprises moins vertueux.

L’investisseur sera de plus en plus souvent appelé à endosser des responsabilités sociétales et à fournir la preuve de cet engagement, en particulier pour ce qui concerne les droits des personnes. Le Commissaire européen à la Justice, Didier Reynders a déjà annoncé l’introduction de nouvelles obligations pour les entreprises afin de les amener à respecter les droits environnementaux et humains d’ici 2021. Il y a fort à parier que l’étape suivante portera sur les responsabilités environnementales et sociétales des investisseurs.

De l’ESG vers l’ISR, une question de convictions

D’une approche portée par quelques pionniers il y a une quinzaine d’années, l’investissement durable et responsable s’est rapidement généralisé et la crise liée au COVID-19 n’a fait qu’accélérer ce mouvement structurel. Cette démarche, initialement réputationnelle, a évolué vers un engagement centré sur l’impact. Dorénavant l’investisseur est appelé à inscrire son action dans une perspective holistique et à donner les preuves de son impact. Il est tenu par la réglementation d’assumer ses responsabilités sociétales et il est invité à réduire son empreinte carbone ainsi que les effets nuisibles de cette dernière. Ceci correspond à l’intégration des facteurs ESG (environnementaux, sociétaux et de gouvernance). Cependant, il peut aller au-delà des obligations légales et contribuer positivement à l’environnement considéré dans sa globalité. Il s’agit alors d’un investissement qualifié de socialement responsable (ISR).

A lire aussi...