Comment les plus fortunés protègent leur patrimoine

Emmanuel Garessus

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Les single family offices répondent au défi de complexité et de mobilité, selon le «Family Barometer 2025» de Julius Baer. Entretien avec Andreas Raquet.

Au sein des familles très fortunées (UHNW, soit plus de 30 millions de dollars), l'héritage familial est l'une des principales priorités, selon le dernier Family Barometer de Julius Baer, en collaboration avec PwC. Le sondage porte sur 2845 personnes, dont 55% de relationship managers. Le taux de réponse atteint 24%.

On observe une évolution vers des objectifs et des effets à long terme qui vont au-delà du simple transfert de patrimoine.

Par ailleurs, la situation mondiale, marquée par les conflits, les sanctions et l'évolution des alliances, incite les familles les plus fortunées à repenser les risques et la résilience liés à leur héritage à long terme. Le rapport est fondé sur un sondage au sujet des UHNW. Il se penche notamment sur l’attrait et la complexité des family offices.

Il ressort également du rapport que les marchés privés jouent un rôle important, car les familles souhaitent de plus en plus avoir leur mot à dire sur la manière dont leur capital est investi et sur les domaines dans lesquels il l’est. Andreas Raquet, co-Head Wealth Planning Solutions auprès de Julius Baer et co-rédacteur du rapport, répond aux questions d’Allnews:

Est-ce que le family office est une réponse toujours plus adéquate aux défis du moment?

La tendance leur est favorable. La croissance annuelle des single family offices est d’environ 5% en moyenne pour un total de 8000 single family offices dans le monde, beaucoup en Asie. La progression résulte de la complexité croissante des questions patrimoniales dans les familles, laquelle nécessite un grand professionnalisme. La priorité n’est pas la politique d’investissement mais l’optimisation du patrimoine dans une perspective à long terme.

«La croissance annuelle des single family offices est d’environ 5% en moyenne pour un total de 8000 single family offices dans le monde.»

Que coûte un family office?

La création d’un single family office ne se justifie qu’à partir d’une fortune de plusieurs centaines de millions de dollars. Mais il n’est pas possible de généraliser et de définir un montant précis.

Les Etats multiplient les initiatives, et les ajustent fréquemment, pour attirer les grandes fortunes, des Etats-Unis à l’Italie. Comment réagissent les familles UHNW aux derniers événements?

Nous observons une tendance négative pour le Royaume Uni, à la suite de la fin du régime des «non-doms». D’autres gagnent des places, par exemple ceux qui ont un système d’imposition au forfait, ou aucune imposition, et ceux qui font preuve d’une stabilité politique et financière.

L’Italie a ces dernières années par exemple attiré de nombreuses fortunes, mais elle discute actuellement d’un deuxième relèvement du régime de flat tax, à 300’000 euros, ce qui ne laisse pas les clients indifférents. La Suisse profite de sa stabilité fiscale, comme Dubaï. La fiscalité n’explique pas tout. Le client est aussi attiré par la stabilité en général et la qualité de vie.

Est-ce que la Suisse est pénalisée par l’initiative sur les succession de la part des Jeunes Socialistes?

Cette initiative est un facteur d’incertitude, mais historiquement la Suisse a généralement fait preuve de stabilité. Jusqu’ici, elle a toujours été sur la liste des pays candidats à une relocalisation.

Les clients sont toutefois très sensibles aux incertitudes, telles qu’on observe maintenant par exemple en France, au profit du Luxembourg et de la Suisse entre autres.

Quels changements majeurs observez-vous au sein des familles très fortunées (UHNW) dans votre «Family Barometer 2025»?

Les thèmes sont inchangés, de la structuration des fortunes aux questions d’héritage et d’optimisation fiscale. Mais des tendances sont en train de s’accentuer, comme celle d’un transfert du patrimoine portant sur plusieurs générations. La première génération est souvent âgée, la seconde est proche de la retraite et la jeune génération est déjà active. Il s’agit pas seulement de gérer une structuration de la fortune mais aussi de la stratégie de communication au sein de la famille mais aussi de l’intégration croissante des préoccupations de la jeune génération, souvent très différentes des autres. La première est davantage attentive à la protection de la fortune, la nouvelle aux questions d’impact.

La diversification géographique d’une famille est également de plus en plus accentuée. La raison est à chercher dans la mobilité croissante des acteurs de l’économie. Ce phénomène suppose une complexité et une vision globale croissante des questions de fiscalité. Le thème de la «longévité financière» répond à ce besoin de résilience et d’approche dynamique sur plusieurs générations.

Enfin, dans l’allocation de portefeuille, les marchés privés sont de plus en plus recherchés, sous l’influence croissante des nouvelles générations. Celles entendent investir très tôt dans les nouvelles tendances telles que l’intelligence artificielle, la biotechnologie ou l’informatique quantique. La crypto en fait partie, mais plutôt à la marge.

«La diversification géographique d’une famille est également de plus en plus accentuée.»

Comment se manifestent ces changements?

Plus fréquemment, il importe d’analyser les situations des familles actives dans plusieurs pays. En réponse à la mobilité des individus et de leurs fortunes, les changements réglementaires se multiplient qui nécessitent des adaptations. Aussi bien la fortune que son rendement doivent être analysés plus fréquemment.

Est-ce que le pouvoir de la jeune génération s’est accru par rapport aux fondateurs?

Oui, d’autant plus que la jeune génération n’est plus si jeune. La première génération a souvent plus de 70 ans. La deuxième génération, autour de 50 ans, est plus expérimentée.

Comment évolue la gouvernance?

Les questions de gouvernance prennent toujours plus d’importance, notamment la nécessité de définir une communication interne à la famille de façon efficace. Les valeurs défendues par les différentes générations ne se ressemblent pas toujours. La nouvelle génération a également davantage besoin de transparence et d’appel aux nouvelles technologies. Nous essayons, au sein de réunions de gouvernance et de formations que nous organisons régulièrement avec les familles, de trouver un dénominateur commun en fonction des objectifs à long terme. Les études montrent que c’est en raison d’un problème de communication, et non pas de thèmes tels que la fiscalité, que la fortune ne peut pas être transmise durant plus de trois générations.

Quelle est la place de la Suisse dans la concurrence pour ces grands patrimoines?

La Suisse fait partie des principaux Booking Centers dans ce domaine.

Selon votre sondage, les deux principales questions portent sur l’optimisation fiscale et la planification successorale. Quelles juridictions y répondent le mieux?

La réponse dépend de chaque client. Celui-ci dispose souvent d’une entreprise à son domicile principal. Il est logique que le client cherche une solution de proximité. S’il possède plusieurs résidences secondaires réparties dans trois pays, ou davantage - ce qui est la norme-, la fiscalité de ces différents lieux et de ses investissements futurs est importante, notamment en termes de diversification. Il n’y a pas de solution standard ni de lieu idéal.

Est-ce que le comportement des grandes fortunes identique à celui des autres investissements? Concentrent-ils leurs avoirs aussi sur les actions liées à l’IA et sur l’or ou sont-ils plutôt «contrarian»?

Les UHNWI mettent beaucoup plus l’accent sur les marchés privés (35% du portefeuille), donc sur des placements moins liquides (immobilier, private equity, private debt). Notre étude ne s’est pas penchée sur la composition de leurs avoirs dans cette classe d’actifs.

On s’aperçoit aussi que les plus anciennes générations cherchaient à limiter les risques, alors que les plus jeunes, vers 50 ans, prennent davantage de risques s’ils n’ont pas besoin de fonds dans l’immédiat. Les besoins sont différents.

Le rapport indique que 8,2% ont leurs actifs réels dans un pays, 24,4% dans deux pays, 33,6% dans trois et 33,8% dans davantage de pays. Quelle est la tendance?

La tendance indique une augmentation du nombre de pays dans lesquels ils investissent. Elle est aussi alimentée par l’élargissement des familles et la mobilité croissante des nouvelles générations. De nouvelles juridictions sont intégrées dans la planification financière. La complexité ne cesse d’augmenter, par exemple si les enfants étudient aux Etats-Unis et si les investissements immobiliers se répartissent dans de nombreux pays. C’est pourquoi il est difficile de généraliser.

Notre approche traduit une vision holistique. Nous analysons les raisons des différents investissements, leur duration, leur utilisation, afin de mieux déterminer les types d’investissements les mieux adaptés dans une perspective qui intègre le résultat après impôts. Auparavant, le critère se limitait d’abord au seul résultat financier.

La globalisation est remplacée par un nouvel ordre mondial fait de 2 ou 3 blocs. Est-ce que la structuration des actifs des UHNWI réagit à ces changements géopolitiques?

La géopolitique joue effectivement un grand rôle sur leur façon d’investir, comme notre étude l’a mis en évidence. La stabilité à long terme est toujours plus recherchée afin de minimiser les risques. Les placements privés s’inscrivent dans cette tendance à la diversification.

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