La place financière s’oppose à tout nouveau «Swiss finish»

Gérard Reber

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Selon Denis Pittet, président de la Fondation Genève Place Financière, «ce risque réel de contraintes supplémentaires pourrait avoir des conséquences importantes sur notre compétitivité».

 

Avec plus de 40’000 emplois et une contribution de 12,5% au PIB cantonal, la place financière genevoise demeure un moteur de l’économie locale. Selon la dernière enquête conjoncturelle de la Fondation Genève Place Financière, les établissements ont vu leurs bénéfices, leurs actifs sous gestion et leurs apports nets de fonds progresser au premier semestre 2026. Mais cette bonne santé ne garantit pas leur compétitivité future. Face à la progression des places concurrentes et aux débats actuels sur la réglementation, la Fondation appelle à des règles proportionnées, à une promotion active du secteur et à un meilleur accès au marché européen. Des enjeux abordés avec son président, Denis Pittet.

Après la crise de 2008-2009 et les bouleversements qui ont suivi, l’avenir de la place financière genevoise était loin d’être assuré. Peut-on aujourd’hui considérer cette période comme définitivement révolue?

Vous avez raison de rappeler qu’après 2008-2009, rien n’était gagné d’avance. Mais nous avons réussi à négocier un virage majeur et regagner en confiance. En 2026, la place financière genevoise est très dynamique. Elle représente 12,5% du PIB cantonal, ce qui est considérable.

Cette réussite dépasse d’ailleurs le seul cadre genevois. A l’échelle nationale, la Suisse a atteint les 10’000 milliards de francs d’actifs sous gestion. C’est la preuve que, dans son ensemble, la place financière suisse se porte bien. Près de vingt ans plus tard, elle est plus résiliente et plus solide que jamais.

«Nous devons rester extrêmement vigilants, agiles, flexibles et dynamiques face à nos concurrents.»

Mais la compétitivité n’est jamais définitivement acquise. A l’échelle internationale, de nouvelles places financières ont émergé, dont certaines n’apparaissaient même pas sur nos radars en 2008. Il serait donc fondamentalement erroné de nous reposer sur nos bons résultats. Nous devons rester extrêmement vigilants, agiles, flexibles et dynamiques face à nos concurrents.

Alors qu'en 2015, près de la moitié des Suisses se disaient confiants dans la compétitivité de leur place financière. Cette proportion est tombée à environ un quart en 2025. Comment expliquer cette perte paradoxale de confiance?

C’est une excellente question, à laquelle je n’ai pas de réponse définitive. Cette évolution m’interpelle également. Je pense qu’elle reflète l’émergence de ces nouveaux concurrents et qu’il faut donc distinguer la performance absolue de la performance relative.

Dans l’absolu, la place financière suisse se porte très bien. Mais, parallèlement, de nouveaux acteurs gagnent du terrain, notamment dans les services financiers numériques. Cette concurrence nous oblige à rester à la pointe de l’innovation. Il n’est plus envisageable de nous contenter de perpétuer notre modèle historique: nous devons sans cesse nous remettre en question et continuer à rechercher l’excellence.

En matière d’innovation, notamment dans la blockchain et les cryptomonnaies, la Suisse semble pourtant avoir pris le virage assez tôt…

C’est exact. La Confédération et les responsables politiques ont rapidement compris que la numérisation constituait un axe stratégique essentiel pour l’ensemble de la place financière suisse. Cette prise de conscience a permis à notre pays de se positionner favorablement dans ces nouveaux domaines.

Quelles sont ces nouvelles places financières concurrentes de la Suisse?

Londres et New York restent évidemment des centres financiers majeurs. Mais il faut aussi constater la progression spectaculaire de Singapour, de Dubaï ou encore de Hong Kong. Il y a vingt ans, ces trois places n’occupaient pas le même rang dans nos analyses de la concurrence. Aujourd’hui, elles gagnent considérablement en importance. Hong Kong et Singapour devancent même certaines places historiques, dont New York, sur le segment des nouveaux actifs transfrontaliers.

La Suisse conserve certes sa première place mondiale dans la gestion de fortune transfrontalière, mais elle est désormais au coude-à-coude avec Hong Kong. Il faut toutefois nuancer cette comparaison: les statistiques concernant notre concurrent chinois intègrent les actifs provenant de Chine continentale. La Suisse dispose, pour sa part, d’une clientèle beaucoup plus diversifiée, répartie notamment entre l’Europe, le Moyen-Orient et l’Amérique du Sud.

Depuis la crise financière de 2008, la Suisse a régulièrement imposé à ses établissements des exigences supplémentaires par rapport aux standards internationaux. Ce que l’on appelle le «Swiss finish» est de retour dans les débats parlementaires à Berne et inquiète la place financière…

Ce risque réel de contraintes supplémentaires pourrait avoir des conséquences importantes sur notre compétitivité. Nous privilégions systématiquement une analyse comparative avec les autres grandes places financières. Or, la tendance qui se dessine est plutôt celle d’une déréglementation.

Aux Etats-Unis, l’administration Trump souhaite réduire la régulation du secteur bancaire. Le Royaume-Uni suit une orientation similaire depuis le Brexit. Quant à l’Union européenne, elle cherche également à simplifier son cadre réglementaire, notamment dans le prolongement du rapport Draghi et des initiatives Omnibus. Nous avons donc trois grandes zones économiques qui s’orientent vers un allègement réglementaire.

«Nous ne remettons pas en cause Bâle III, mais, avant d’imposer des contraintes supplémentaires, regardons ce que font nos concurrents directs.»

En Suisse, en revanche, à la suite de la disparition de Credit Suisse, la tendance est plutôt au renforcement des exigences. Notre message est simple: restons pragmatiques, compétitifs et proportionnés dans l’introduction de nouvelles règles. Prenons l’exemple de Bâle III. La Suisse a été parmi les premières à appliquer les nouvelles exigences, tandis que l’Union européenne, les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont reporté certaines dispositions. Nous ne remettons pas en cause Bâle III, mais, avant d’imposer des contraintes supplémentaires, regardons ce que font nos concurrents directs.

Vous estimez également que les règles existantes sont suffisantes pour autant qu’elles soient appliquées…

Exactement. Dans le cas de Credit Suisse, notamment concernant les fonds propres, des règles existaient déjà. Le problème est que des dérogations à ces exigences ont été tolérées. Ces éléments sont détaillés dans le rapport de la commission d'enquête parlementaire chargée d'analyser la crise de Credit Suisse. Plutôt que de chercher systématiquement de nouveaux instruments réglementaires, commençons par utiliser correctement ceux dont nous disposons. Dans ce cas précis, il aurait suffi d'appliquer les normes existantes.

Vous êtes assez dur avec la Finma, que vous souhaitez forte, mais pas toute-puissante. A quoi ressemblerait, selon vous, une Finma idéale?

Ce serait une autorité ouverte au dialogue, dont la mission intégrerait non seulement la stabilité du système financier, mais également la compétitivité et la promotion de la place financière suisse.

Est-ce vraiment la tâche d’une autorité de régulation de promouvoir une place économique?

Pourquoi pas? Dès lors que l’autorité remplit pleinement sa mission de surveillance, rien ne l’empêche d’y associer une dimension de promotion. C’est avant tout une question de philosophie et d’équilibre entre stabilité, proportionnalité, compétitivité et promotion de la place financière. Ces objectifs ne sont pas nécessairement contradictoires.

L’accès au marché financier européen ne figure pas dans les accords bilatéraux III. Le regrettez-vous?

Oui, c’est un regret, mais nous en prenons acte. Nous savons que l’accès au marché financier européen ne fait pas partie du paquet des bilatérales III. Cela ne nous empêche toutefois pas de soutenir ces accords.

Parallèlement, la Suisse a créé un canal de dialogue direct avec ses interlocuteurs européens pour faire avancer cette question. C’était notre réponse à cette situation. L’avenir nous dira si cette approche permettra d’obtenir des résultats. L’issue de ces discussions dépendra par ailleurs du résultat des votations. L’acceptation des bilatérales III constitue une condition sine qua non pour les poursuivre efficacement.

Dans quelle mesure l’accès au marché européen est-il indispensable à la compétitivité de la place financière suisse?

Il est essentiel. L’Union européenne est notre principal partenaire commercial, aussi bien pour les importations que pour les exportations. Pour paraphraser un diplomate, nous devons avoir la politique de notre géographie. Il ne s’agit pas ici de négocier un accord avec un pays lointain avec lequel nous entretenons des relations occasionnelles. La Suisse se trouve au cœur de l’Europe, entourée de pays membres de l’Union européenne.

Vous appelez à une collaboration plus étroite entre nos trois places financières: Genève, Zurich et le Tessin. Mais ces trois centres ne sont-ils pas avant tout concurrents?

Oui et non. Il existe effectivement une certaine concurrence entre nos trois places financières. Mais nous avons aussi compris que l’union fait la force, notamment lorsqu’il s’agit de défendre nos intérêts communs auprès des autorités fédérales.

Après avoir réuni les représentants des trois centres financiers, puis ceux de leurs gouvernements respectifs, nous sommes allés à Berne pour défendre ensemble une approche réglementaire plus proportionnée et favorable à la compétitivité des services financiers. Notre démarche a reçu un accueil nettement plus favorable que si nous avions agi individuellement. En parlant d’une seule voix, nous représentons le poids politique et économique de trois cantons.

Cette capacité à unir nos forces malgré notre rivalité fait partie des atouts du système suisse. Nous restons concurrents, mais il s’agit d’une saine rivalité.

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