L'Europe doit se préparer au pire

Janis A. Emmanouilidis

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Et si la plus grande menace pour l’UE n’était pas les exportations chinoises ou le président américain Donald Trump, mais provenait en réalité de l’intérieur même du bloc?

© Keystone

 

Un tel scénario devient chaque jour plus probable, à mesure que les forces illibérales et nationalistes se renforcent à l’approche des élections en Espagne, en France, en Pologne et dans plusieurs Länder allemands. Si ces partis arrivaient au pouvoir, ils pourraient vider l’UE de sa substance de l’intérieur, sapant ses valeurs fondamentales et entravant l’action collective. Les partisans de l’Union dans sa forme libérale et démocratique actuelle doivent prendre conscience de la tempête qui se profile et se préparer en élaborant de nouvelles stratégies politiques et de nouveaux dispositifs institutionnels.

Pendant des décennies, l’intégration européenne s’est fondée sur l’hypothèse que, malgré des crises récurrentes, les États membres étaient attachés à la survie et au succès de l’UE. Cette hypothèse ne tient plus. Les forces anti-européennes remettent désormais en cause non seulement les politiques de l’UE, mais aussi la logique même de l’intégration, de la souveraineté partagée aux règles communes.

Mais au lieu de chercher à dissoudre ou à quitter le bloc, l’extrême droite et les populistes européens ont adopté une autre approche: neutraliser l’UE en tant que force politique en affaiblissant les institutions supranationales, en rétablissant la primauté de la souveraineté nationale et en étendant les droits de veto. Cela réduirait l’UE à une arène de négociation entre gouvernements nationaux.

Prenons l’exemple de l’Alternative für Deutschland(AfD) allemande, qui a récemment présenté son «New Deal pour l’Europe» au Parlement européen. Le projet de l’AfD prévoit la suppression du Parlement élu au suffrage direct et son remplacement par un organe composé de délégués nommés par les parlements nationaux.

L’AfD propose également de restreindre considérablement les pouvoirs de la Commission européenne, de limiter la primauté du droit européen, de transformer la Cour de justice de l’Union européenne en un organe d’arbitrage intergouvernemental et de permettre à l’Allemagne de se soustraire aux politiques communes de l’UE. Dans le même ordre d’idées, le Mathias Corvinus Collegium hongrois, un groupe de réflexion financé par le gouvernement de Viktor Orbán avant sa destitution (et qui a depuis été démantelé), a appelé l’année dernière à la dissolution de l’UE et à la création d’une nouvelle «Union économique européenne» intergouvernementale.

Si elles étaient mises en œuvre, ces stratégies détruiraient l’UE telle que nous la connaissons. Des acquis majeurs, notamment le marché unique, la monnaie unique, la libre circulation, les institutions indépendantes et les règles protégeant les citoyens, les entreprises et les droits fondamentaux, seraient menacés. La capacité collective à assurer la sécurité, à maintenir la prospérité et à relever les défis communs serait perdue. À l’ère du«changement permanent», marquée par les confrontations géopolitiques, l’insécurité économique, les bouleversements technologiques et le recul de la démocratie, une UE paralysée rendrait les Européens plus vulnérables et moins aptes à façonner leur avenir.

Cela signifie que nous devons regarder au-delà de l’UE et envisager l’avenir de ce que j’appelle «l’EUrope», un concept plus large qui englobe l’UE, le continent européen et d’éventuelles formes alternatives de coopération. Plus qu’une simple classification géographique ou institutionnelle, «l’EUrope» reflète l’ambition de préserver et de faire progresser ce qui a rendu l’intégration européenne unique: des démocraties souveraines partageant le pouvoir, respectant des règles communes et façonnant ensemble leur avenir. Elle offre une vision positive d’un bloc plus performant, à l’épreuve des crises et tourné vers l’avenir, qui protège ses citoyens, investit dans les biens publics communs et défend les intérêts et les valeurs européennes.

La première étape pour concrétiser cette vision consiste à défendre et à réformer l’Union existante. Cela nécessite de renforcer la capacité de l’UE à défendre ses valeurs fondamentales et ses institutions contre les menaces internes. L’UE devrait être dotée de mécanismes plus efficaces, notamment de formes plus strictes de conditionnalité financière, pour répondre aux tentatives systématiques des États membres visant à saper ses fondements démocratiques et supranationaux.

Parallèlement, une coalition de volontaires doit être prête à approfondir ensemble l’intégration, de préférence dans le cadre de l’UE et, si nécessaire, en dehors de celui-ci. Dans une UE de plus en plus hétérogène, l’unité ne peut signifier l’uniformité.

Les traités de l’UE prévoient la coopération renforcée, un instrument qui permet à un minimum de neuf États membres de poursuivre une intégration avancée. Les gouvernements volontaires devraient utiliser cet instrument de manière plus ambitieuse et, lorsque cela est juridiquement possible, aller plus loin en s’engageant à prendre des décisions à la majorité entre eux, plutôt que de laisser des pays isolés entraver l’action collective.

Lorsque ces instruments s’avèrent insuffisants, les pays volontaires pourraient devoir coopérer en dehors du cadre de l’UE. De tels accords doivent rester exceptionnels, ouverts à d’autres, compatibles avec le droit de l’UE, transparents, soumis à un contrôle démocratique et visant à une intégration éventuelle au sein de l’Union. Ils devraient renforcer l’intégration supranationale, et non ancrer les négociations intergouvernementales, comme le préconisent les forces anti-UE.

Et dans l’éventualité où des forces illibérales et nationalistes paralyseraient l’UE à un point tel qu’une réforme significative ou une intégration plus poussée deviendrait impossible, le camp pro-européen pourrait devoir envisager la création d’une nouvelle entité supranationale regroupant des pays de l’UE disposés à y participer, et éventuellement aussi des pays non membres de l’UE. Bien entendu, une mesure aussi extrême ne devrait constituer qu’un dernier recours, et les risques seraient considérables, allant d’un approfondissement des divisions à un affaiblissement des institutions. Il convient toutefois de les mettre en balance avec le danger potentiellement plus grand que représente une UE fondamentalement incapable de préserver et de faire progresser l’intégration européenne.

Se préparer à un tel avenir exige une capacité politique d’agir. Les groupes de réflexion, les médias indépendants, les fondations, les entreprises et les organisations de la société civile devraient construire un écosystème libéral-démocratique pro-européen plus solide et mieux connecté. En s’inspirant des stratégies à long terme et des capacités organisationnelles des forces illibérales, sans pour autant imiter leurs méthodes ni compromettre les principes démocratiques, un tel écosystème devrait développer des visions convaincantes de l’«UE-rope», favoriser le débat public, identifier les opportunités d’une intégration plus poussée et préparer des alternatives crédibles en cas de dysfonctionnement croissant.

Ceux qui cherchent à affaiblir les fondements supranationaux de l’UE préparent déjà leurs projets radicaux, à l’image du «New Deal» de l’AfD. Les forces pro-européennes ne peuvent se permettre d’être moins imaginatives, moins déterminées ou moins préparées. L’avenir de l’Europe ne peut être laissé entre les mains de ceux qui ne pensent qu’à faire reculer l’intégration. Il est impératif de défendre ce qui a déjà été accompli et d’imaginer comment le faire progresser. L’«EUrope» doit se préparer au pire pour l’éviter.

 

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