«Nous adoptons un positionnement plutôt prudent à court terme»

Romain Thomas

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Pour Philippe Ferreira de Kepler Cheuvreux, les investisseurs sont invités à privilégier la diversification dans le contexte actuel.

 

Le rallye des actions européennes peut-il encore se poursuivre? Quels secteurs privilégier et quels risques surveiller? Dans un contexte marqué par les incertitudes géopolitiques, les tensions sur l'énergie et les enjeux de souveraineté, Philippe Ferreira, responsable adjoint de l'équipe Economics & Cross Asset Research chez Kepler Cheuvreux, livre sa vision des marchés et ses principales convictions d'investissement pour les prochains mois.

Après le fort rebond des actions européennes, quel doit être selon vous le positionnement d’un portefeuille pour les 6 à 12 prochains mois?

Après le fort rebond des actions européennes, nous adoptons un positionnement plutôt prudent à court terme. Plusieurs obstacles pourraient peser sur les marchés dans les trois à six prochains mois, notamment la hausse des prix des matières premières, les tensions géopolitiques et la vulnérabilité de l’Europe aux importations d’énergie.

Dans ce contexte, nous ne pensons pas que ce soit le moment d’augmenter l’exposition aux actions européennes. Il nous paraît préférable de stabiliser les positions et de privilégier une certaine diversification, notamment à travers les actions internationales.

Cela ne signifie pas que nous sommes pessimistes sur les actions européennes. Nous sommes simplement plus prudents à ce stade. Pour diversifier un portefeuille, nous apprécions également les actions asiatiques et, surtout, l’or, qui conserve un rôle de diversification intéressant dans un environnement marqué par les incertitudes géopolitiques.

Quels sont aujourd’hui, au sein des actions européennes, les secteurs qui vous semblent les mieux positionnés pour les prochains mois — et lesquels vous paraissent désormais trop chers?

Sur le plan sectoriel, nous apprécions les télécoms. Ce n’est certes pas le secteur le plus spectaculaire, mais il présente un profil défensif intéressant dans un contexte de marché plus difficile. Il pourrait également bénéficier d’une nouvelle vague de consolidation en Europe, dans la logique de création de champions régionaux.

La santé et la pharmacie nous paraissent également intéressantes. Enfin, nous apprécions les valeurs industrielles, notamment sur un horizon de six à douze mois. Elles bénéficient de tendances structurelles liées à la souveraineté, à la défense et aux équipements industriels. En revanche, elles restent plus cycliques et donc plus sensibles à une éventuelle révision à la baisse des anticipations de croissance.

À l’inverse, nous sommes plus prudents sur la consommation discrétionnaire. La hausse des prix de l’énergie pèse sur le pouvoir d’achat des ménages et constitue un vent contraire pour ces valeurs, qui ont déjà sous-performé. Chercher aujourd’hui à identifier un point bas sur ce segment nous paraît particulièrement spéculatif.

La souveraineté européenne est devenue un thème d’investissement majeur: jusqu’où peut-on encore jouer cette thématique en Bourse?

La souveraineté européenne reste un thème d’investissement intéressant, notamment parce que nous sommes entrés dans un monde davantage fragmenté, dans lequel les Etats et les entreprises cherchent à reprendre le contrôle de leurs chaînes de production et d’approvisionnement.

Nous avons cherché à décliner cette thématique en nous inspirant des grands axes du rapport Draghi: la sécurité des approvisionnements dans la santé et l’alimentation, l’accès aux matériaux de base, l’autonomie numérique et l’indépendance énergétique.

«Pour diversifier un portefeuille, nous apprécions les actions asiatiques et, surtout, l’or, qui conserve un rôle de diversification intéressant dans un environnement marqué par les incertitudes géopolitiques».

Cela permet d’aller au-delà des seuls thèmes de la défense ou du nucléaire et de construire une exposition plus diversifiée. On peut ainsi s’intéresser au secteur des matériaux, de la pharmacie, de l’alimentation ou encore des technologies et des semi-conducteurs pour jouer le thème de l’autonomie numérique.

Cette tendance à la souveraineté s’est renforcée depuis la crise du Covid, l’invasion de l’Ukraine par la Russie et, plus récemment, les tensions au Moyen-Orient. Ces différents chocs ont accentué la volonté de mieux maîtriser les chaînes d’approvisionnement.

Quel scénario retenez-vous pour l’euro face au dollar?

Nous anticipons un euro-dollar évoluant dans une fourchette relativement large, autour de 1,16 à 1,20 dollar pour un euro. À l’heure actuelle, nous nous situons plutôt vers la borne basse de cette fourchette.

Nous avons une position légèrement favorable au dollar face à l’euro. La politique de la Réserve fédérale américaine pourrait notamment rester plus restrictive qu’anticipé, avec une volonté de préserver sa crédibilité dans la lutte contre l’inflation.

Par ailleurs, les inquiétudes concernant la situation française pourraient également peser sur l’euro. Nous envisageons donc plutôt un retour vers 1,18 à moyen terme, tout en considérant que l’euro-dollar devrait rester dans cette zone d’équilibre entre 1,16 et 1,20.

Quels seraient aujourd’hui les principaux risques susceptibles de remettre en cause le scénario favorable aux actions européennes?

Le principal risque est aujourd’hui lié aux matières premières et à la géopolitique. Sans le choc actuel sur les prix de l’énergie, le contexte économique européen et les résultats des entreprises auraient été beaucoup plus favorables. Le pétrole autour de 100 dollars le baril constitue donc un élément perturbateur important pour l’Europe. Une aggravation des tensions au Moyen-Orient pourrait entraîner une nouvelle hausse des prix de l’énergie et peser davantage sur l’activité économique et les marchés actions. Le deuxième risque concerne la France. Le risque politique français est présent depuis 2024 et se reflète notamment dans la hausse du «Credit Default Swap» sur la France. Compte tenu du poids de la France dans la zone euro et dans l’Union européenne, une aggravation des tensions politiques ou financières pourrait avoir des répercussions plus larges sur les actifs européens.

Si vous deviez construire aujourd’hui une poche «actions européennes» pour les 12 prochains mois, quelles seraient vos trois grandes convictions et quelles positions éviteriez-vous?

Pour les douze prochains mois, notre approche reposerait d’abord sur la diversification géographique, avec une exposition au Royaume-Uni afin de limiter la concentration sur la zone euro. Nous cherchons également certaines opportunités en Europe de l’Est, notamment en Pologne, ainsi que des marchés comme l’Espagne et l’Italie, où les financières occupent une place importante dans les indices et où la dynamique économique reste intéressante.

Notre deuxième conviction concerne les secteurs défensifs, notamment les télécoms, la santé/pharmacie qui peuvent offrir davantage de résistance dans un environnement de marché plus incertain.

Enfin, nous conservons une exposition aux valeurs industrielles, qui bénéficient de tendances structurelles liées à la souveraineté européenne, à la défense et aux investissements dans les infrastructures. Il faut toutefois tenir compte de leur caractère plus cyclique et volatil.

À l’inverse, nous serions particulièrement prudents sur la consommation discrétionnaire. La hausse des prix de l’énergie réduit le pouvoir d’achat des ménages et constitue un facteur défavorable pour ces entreprises. Après leur sous-performance, vouloir anticiper précisément leur point bas nous paraît aujourd’hui très spéculatif.

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