L’introduction à la Bourse de Shanghai du groupe Unitree, le 19 août, fut aussi spectaculaire qu’attendue. Le fabricant chinois de robots humanoïdes a vu le cours de son titre être multiplié par plus de cinq lors de sa première journée de cotation, confirmant l’engouement observé ces dernières semaines. Un enthousiasme qui dépasse d’ailleurs largement le seul cas Unitree, alors que les capitaux affluent vers une technologie présentée comme l’un des prochains grands débouchés de l’intelligence artificielle.
Mais cet intérêt repose-t-il déjà sur des fondamentaux suffisamment solides ou une simple tendance amenée à s’évaporer à nouveau au fil des prochains trimestres? Pour y voir plus clair, nous avons recueilli le point de vue d’Alain Frigerio, gestionnaire indépendant de fonds et spécialiste de cette thématique.
Quelles raisons expliquent ce regain d’intérêt des investisseurs pour les robots humanoïdes?
Je ne parlerais pas d’un «regain d’intérêt»: la thématique n’a jamais disparu. Elle était plutôt restée en arrière-plan, en attendant que les projecteurs se déplacent. Après l’IA générative, l’attention se porte logiquement sur son prolongement physique: l’IA incarnée dans des machines. Sur le fond, c’est cohérent.
On peut distinguer trois moteurs concrets à ce retour sous les projecteurs:
- Les percées en matière d’IA. Auparavant, un robot devait être programmé pour chaque tâche. Les nouveaux modèles «vision-langage-action» lui permettent désormais d’apprendre en observant, un peu comme ChatGPT a appris le langage, et de devenir généraliste plutôt que de rester cantonné à une seule tâche.
- L’économie. La chute des coûts est spectaculaire: Unitree commercialise son modèle R1 autour de 5900 dollars, contre plusieurs dizaines de milliers il y a encore deux ans. Combinée aux pénuries de main-d’œuvre, cette baisse rend le retour sur investissement de plus en plus intéressant pour une entreprise, notamment pour les tâches pénibles ou dangereuses.
- L’afflux de capitaux. Environ 55 milliards de dollars ont été levés par le secteur de la robotique au premier semestre 2026, un record qui double quasiment celui de l'an dernier. Mais sur ces 55 milliards, seuls 8,6 milliards concernent réellement les robots humanoïdes: un bon indicateur du décalage entre le bruit médiatique et l’allocation réelle des capitaux.
Plusieurs voix crédibles mettent d’ailleurs actuellement en garde contre la formation d’une bulle.
Quelles performances boursières affichent les sociétés actives dans le domaine des robots humanoïdes?
Globalement, la thématique reste immature sur le plan financier: très peu de véhicules cotés permettent encore de s’y exposer directement, et l’essentiel de la valeur créée jusqu’ici l’a été sur les marchés non cotés.
En Bourse, c’est à la fin du mois de juin 2026 que le thème a suscité le plus d’intérêt, porté notamment par l’annonce de l’introduction en Bourse d’Agility Robotics via un SPAC. Celle-ci a entraîné dans son sillage l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement. Cet engouement a ensuite été renforcé, ces derniers jours, par l’IPO folle d’Unitree.
Les fondamentaux n’en restent pas moins fragiles. Le cas de Unitree l’illustre bien: au premier trimestre 2026, si sa croissance est restée soutenue, son bénéfice net ajusté a reculé de moitié. La croissance est donc au rendez-vous, mais la rentabilité ne suit pas encore. Chez Tesla, Optimus n’est toujours pas commercialisé auprès de clients externes, tandis qu’Elon Musk évoque désormais une disponibilité pour le grand public vers la fin de 2027.
Plusieurs voix crédibles mettent d’ailleurs actuellement en garde contre la formation d’une bulle. PitchBook souligne notamment le décalage entre le narratif d’investissement et les cas d’usage réellement rentables. Le roboticien Rodney Brooks, cofondateur d’iRobot, estimait déjà en septembre 2025 que le secteur se trouvait dans une bulle vouée à éclater.
La bataille se jouera-t-elle une nouvelle fois entre la Chine et les États-Unis, avec une Europe qui regarde passer le train?
La bataille est clairement sino-américaine. La Chine domine la production avec environ 87% des robots humanoïdes livrés dans le monde en 2025, sur un total de seulement 13'000 unités environ – ce qui donne la mesure de la jeunesse de ce marché. À eux seuls, AGIBOT et Unitree représenteraient près de 60% du marché mondial. Les États-Unis, eux, dominent le capital et les modèles d’IA fondamentaux, avec des acteurs comme Tesla, Figure AI, 1X ou Apptronik. Et depuis la fin juillet, Washington restreint l’importation de robots étrangers: le début, pour la robotique, d’une dynamique comparable à celle que nous avons connue dans les semi-conducteurs.
Pour l’Europe, on dit souvent qu’elle manque de capitaux. Ce n’est plus tout à fait vrai: l’allemand Neura Robotics a, par exemple, levé jusqu’à 1,4 milliard de dollars en juin. Ce qui a changé, c’est la provenance de cet argent. Les fonds levés proviennent d’investisseurs non européens – Tether en tête, aux côtés notamment de Nvidia et d’Amazon –, tandis que la Banque européenne d’investissement n’intervient qu’en accompagnement. Ces capitaux sont aussi stratégiques que financiers: en investissant, ces groupes sécurisent à la fois un client et une forme de dépendance technologique.
Alors, l’Europe est-elle en train de rater le train? Elle est à bord certes, mais pas ou plus aux commandes. Le signal le plus révélateur reste ABB: le groupe suisse disposait de tous les actifs nécessaires, mais a préféré vendre sa division robotique au japonais SoftBank plutôt que de financer lui-même le virage vers les humanoïdes. Chaque retrait de ce type prive un peu plus l’investisseur européen de ce qui lui manque le plus: un champion coté sur son propre marché.
Les freins à un basculement rapide sont avant tout physiques et seront donc relativement lents à lever.
Le patron d’ABB a-t-il raison lorsqu’il affirme que personne ne paierait pour «une tête sur un robot»?
Sur le plan fonctionnel, il n’a pas tort: la tête est souvent l’élément le plus fragile et le moins utile. Et le raisonnement ne s’arrête pas là. Pourquoi deux jambes plutôt que des roues, plus efficaces sur la plupart des sols industriels? Pourquoi deux bras et pas davantage, si la tâche s’y prête? Du strict point de vue de l’ingénierie, ces critiques sont fondées.
Mais réduire la question à la seule rentabilité me paraît incomplet. Du moins dans cette phase initiale, la forme humaine relève davantage d’un choix assumé que d’une erreur: elle permet de répondre à un imaginaire ancien et de rendre la machine socialement plus acceptable dans un foyer ou un commerce. Une forme plus optimisée, sans doute moins anthropomorphe, s’imposera vraisemblablement une fois cette phase passée. Rodney Brooks lui-même prédit des machines équipées de roues et de plusieurs bras, débarrassées des contraintes imposées par la forme humaine.
Il faut aussi replacer cette déclaration dans son contexte. ABB avait initialement prévu de scinder sa division robotique pour en faire une société cotée, avant d’y renoncer et de la céder entièrement à SoftBank en octobre 2025, pour environ 5,4 milliards de dollars. La finalisation de l’opération est attendue dans le courant de 2026. Son scepticisme sert donc autant à justifier ce retrait qu'à porter un jugement désintéressé sur le marché.
L’essentiel du marché de la robotique restera-t-il non humanoïde?
Oui, à moyen terme, et sans grande ambiguïté. Les humanoïdes ne représentent aujourd’hui que quelques pour cent du marché mondial de la robotique. L’écrasante majorité est constituée de bras industriels, de robots mobiles d’entrepôt ou encore de cobots: des machines spécialisées, déjà largement déployées et dont les technologies sont éprouvées.
Les freins à un basculement rapide sont avant tout physiques et seront donc relativement lents à lever: une autonomie énergétique souvent limitée à environ une heure, le coût et la durabilité des actionneurs, une dextérité encore insuffisante dans la manipulation d’objets ou encore les exigences de sécurité nécessaires pour permettre à ces machines de cohabiter avec des humains. Pour accomplir des tâches répétitives et structurées, une machine dédiée reste plus fiable et moins coûteuse qu’un humanoïde généraliste.
Les humanoïdes connaissent certes une croissance bien plus rapide que le reste du marché, mais ils partent d’une base tellement faible: un parc installé de quelques dizaines de milliers d’unités seulement, contre plusieurs millions de robots industriels. Une telle croissance ne suffira donc pas, à moyen terme, à renverser ce rapport de force.
Quelles entreprises offrent aujourd’hui le plus de potentiel pour un investisseur?
Je prendrais la question autrement. Sur un thème aussi jeune, désigner le futur gagnant revient à parier sur le vainqueur avant même le départ de la course. Or, il existe une approche plus simple: la vraie question n’est pas de savoir si les robots humanoïdes s’imposeront, mais si l’automatisation va se poursuivre. Sur ce second point, il ne fait guère de doute. Autant bâtir son exposition sur ce qui paraît probable et ne consacrer qu’une part limitée à ce qui reste incertain.
En cœur de portefeuille, je privilégierais donc un ETF robotique diversifié plutôt qu’un ETF spécialisé dans les humanoïdes. Il permet de capter l’essor de l’automatisation, quelle que soit la forme qu’elle prend – bras industriels, logistique, robotique chirurgicale –, tout en profitant de la montée en puissance des humanoïdes s’ils finissent par s’imposer, sans en dépendre. Une précaution toutefois: tous les produits ne se ressemblent pas. Certains sont concentrés sur quelques dizaines de valeurs industrielles, tandis que d’autres diluent la thématique dans les semi-conducteurs et les logiciels d’IA, au point que leur performance récente doit davantage à la vague de l’intelligence artificielle qu’à la demande réelle d’automatisation. Il faut donc regarder la composition d’un fonds, et pas seulement son intitulé.
Actuellement Nvidia reste l’un des acteurs les mieux placés pour profiter de cette dynamique, quel que soit le futur vainqueur, puisqu’il fournit des puces et des modèles d’IA fondamentaux à de nombreux acteurs du secteur. Avec toutefois une réserve: la robotique ne représente encore qu’une part infime de ses revenus. C’est un schéma que l’on a déjà observé avec l’IA générative: en début de cycle, la valeur accessible aux investisseurs se concentre d’abord en amont, chez les fournisseurs de technologies, avant de se diffuser vers les fabricants. Rien n’indique que la robotique suivra une trajectoire différente.
Pour ceux qui souhaitent prendre un pari plus direct sur les humanoïdes, il existe des ETF spécialisés, comme KOID ou HUMN, ainsi que des pure-players. C’est là que le potentiel de gain peut être le plus important si le thème tient ses promesses, puisqu’un fonds diversifié dilue, par construction, ce qu’un acteur spécialisé capte plus directement. Mais à ce stade, on achète davantage une promesse que des résultats puisque Tesla noie Optimus dans ses comptes, Agility, Figure ou encore 1X restent privées. Quant à Unitree, son IPO retentissante appelle à un peu de prudence. C’est pourquoi je préfère m’exposer aux fournisseurs de la chaîne de valeur tant qu’il n’est pas possible de juger précisément les comptes et les avantages concurrentiels de chaque fabricant.