Les lunettes connectées sont aujourd’hui considérées comme le successeur le plus crédible du smartphone. Meta, Apple, Samsung, Google et OpenAI investissent massivement dans cette nouvelle plateforme, avec des produits proposés entre 200 et 500 dollars. Pourtant, derrière cet optimisme se cache une contradiction majeure: la fonctionnalité qui fait leur valeur pourrait aussi limiter leur adoption. Contrairement aux précédentes générations d’appareils, où l’innovation consistait à ajouter toujours plus de fonctions, le véritable avantage concurrentiel pourrait venir de leur suppression. Apple envisagerait ainsi de lancer ses futures lunettes N50 sans caméra, ou avec une caméra limitée à l’analyse visuelle par intelligence artificielle, sans possibilité de prendre des photos ou des vidéos.
Les plateformes en ligne illustrent déjà le traitement très inégal de ces risques. Une vidéo utilisant de la musique protégée est souvent supprimée en quelques secondes, tandis que des images captées à l’insu de personnes peuvent rester en ligne suffisamment longtemps pour devenir virales. Une vidéo filmée discrètement avec des lunettes connectées a ainsi dépassé 23 millions de vues avant d’être retirée. Cette asymétrie illustre le décalage entre la protection du droit d’auteur et celle de la vie privée. À mesure que la réglementation se renforce et que la sensibilité du public augmente, ce risque pourrait devenir un facteur déterminant pour l’adoption des lunettes connectées et pour les valorisations du secteur.
Quatre entreprises, quatre visions différentes du produit final
L'absence d'une définition commune du produit est en elle-même révélatrice. La forme finale des lunettes connectées reste encore incertaine et les principaux acteurs du marché ne s'accordent pas sur ce qui constituera le produit gagnant. Faut-il intégrer une caméra, un écran, les deux ou aucun des deux? Derrière cette question se cachent des visions très différentes de l'avenir de l'informatique personnelle.
Meta adopte aujourd'hui la stratégie de monétisation la plus agressive. Ses lunettes à double caméra, vendues autour de 300 dollars, servent avant tout de laboratoire pour développer des revenus récurrents. L'entreprise avait initialement prévu de limiter gratuitement Conversation Focus, une fonctionnalité qui amplifie la voix de la personne située devant l'utilisateur afin de faciliter les conversations dans les environnements bruyants, à seulement trois heures par mois. Au-delà, les utilisateurs auraient dû payer 19,99 dollars par mois pour bénéficier de quinze heures supplémentaires. Face aux critiques, Meta a suspendu cette initiative, de nombreux utilisateurs estimant qu'une fonctionnalité entièrement traitée sur l'appareil, sans coût supplémentaire de calcul dans le cloud, ne justifiait pas un abonnement.
Parallèlement, Meta accélère son développement sur des modèles plus abordables grâce à son partenariat avec EssilorLuxottica, propriétaire de Ray-Ban, tout en intégrant ces lunettes dans sa stratégie plus large autour de l'intelligence artificielle et du cloud. Mark Zuckerberg est même allé jusqu'à affirmer que les personnes ne portant pas de lunettes IA pourraient, à terme, subir un «désavantage cognitif».
Samsung suit une approche très proche de celle de Meta. Développées avec Google, Gentle Monster et Warby Parker, les lunettes devraient être commercialisées à l'automne 2026. Elles intégreront l'assistant Gemini de Google afin de répondre aux questions sur ce que voit l'utilisateur, fournir des itinéraires, traduire du texte, envoyer des messages ou encore capturer des photos et des vidéos.
Apple adopte au contraire la stratégie la plus prudente en matière de confidentialité. L'entreprise devrait présenter ses lunettes intelligentes N50 en juin 2027 avant une commercialisation plus tard dans l'année. Elles reposeraient principalement sur Siri pour les commandes vocales et ne disposeraient, dans un premier temps, d'aucun écran intégré aux verres. Apple envisagerait même de supprimer totalement la caméra, ou de la limiter à l'analyse visuelle par intelligence artificielle sans permettre l'enregistrement de photos ou de vidéos. Ce choix renforcerait la réputation d'Apple en matière de protection de la vie privée, mais sacrifierait également l'une des fonctionnalités qui a largement contribué au succès des lunettes Ray-Ban Meta: la capture de photos et de vidéos. L'expérience des AirTags, détournés pour suivre des personnes à leur insu avant qu'Apple n'ajoute des protections anti-harcèlement, explique en partie cette prudence.
Enfin, OpenAI privilégie une approche centrée avant tout sur l'intelligence artificielle. En collaboration avec Jony Ive, l'entreprise développe deux appareils: un assistant vocal équipé d'une caméra mais dépourvu d'écran, attendu début 2027 pour un prix compris entre 200 et 300 dollars, ainsi qu'un smartphone conçu autour d'agents IA plutôt que d'applications traditionnelles. Selon l'analyste Ming-Chi Kuo, cette architecture vise à remplacer l'interface classique du smartphone par des agents intelligents, permettant à OpenAI de redéfinir complètement l'expérience mobile plutôt que de rivaliser directement avec les écosystèmes existants.
La chaîne de valeur: une exposition moins dépendante de la bataille entre les marques
Que le prochain grand appareil d’intelligence artificielle prenne la forme de lunettes, d’un pendentif, d’une enceinte ou d’un smartphone, il nécessitera des processeurs économes en énergie capables d’exécuter des modèles d’IA et d’analyser les données provenant des caméras, microphones et autres capteurs.
Qualcomm a lancé le Snapdragon Wear Elite, spécialement conçu pour les appareils d’IA discrets portés sur le corps. Son directeur général, Cristiano Amon, affirme que «certaines des plus grandes entreprises au monde» développent des pendentifs, broches et bijoux intégrant l’IA. La demande pour cette technologie dépasse donc largement un seul fabricant.
Le téléphone d’OpenAI utilise une puce MediaTek Dimensity 9600 personnalisée, fabriquée par TSMC, avec deux processeurs dédiés à l’IA, l’un pour la caméra et l’autre pour le traitement du langage. Cette architecture devrait soutenir la demande en puces sur mesure et en capacités de production avancées.
Les batteries restent l’un des principaux obstacles physiques et réglementaires. Les caméras, les écrans et le traitement de l’intelligence artificielle consomment beaucoup d’énergie, alors que les lunettes doivent rester suffisamment légères pour être portées toute la journée. Les fabricants doivent donc prolonger l’autonomie sans alourdir les montures ni réduire leur confort. La pression réglementaire s’est récemment atténuée. Le règlement européen sur les batteries devait imposer, à partir de février 2027, des batteries remplaçables par l’utilisateur dans la plupart des appareils portables. Le 14 juillet 2026, la Commission européenne a toutefois adopté une exemption pour les objets connectés portés sur le corps. Les batteries des lunettes intelligentes devraient toujours pouvoir être remplacées par des réparateurs indépendants, mais pas nécessairement par les utilisateurs. La mesure doit encore être examinée par le Parlement et le Conseil.
Le lancement des Ray-Ban Display de Meta au Royaume-Uni, en France, en Italie et au Canada avait d’abord été retardé par la forte demande américaine et des capacités d’approvisionnement limitées. Les règles européennes sur les batteries et l’intelligence artificielle ont ensuite été citées comme obstacles supplémentaires. La nouvelle exemption devrait réduire la contrainte liée aux batteries, mais les questions de vie privée, de protection des données et de conformité restent ouvertes. L’écran intégré aux verres reste le principal choix technologique non résolu. Il permet d’afficher des itinéraires, des messages ou des sous-titres directement dans le champ de vision. Le premier modèle d’Apple serait développé sans écran, contrairement aux Ray-Ban Display de Meta. Cette fonctionnalité améliore l’usage, mais augmente aussi la consommation d’énergie, le poids, la chaleur, le coût et la complexité industrielle. Elle concentre donc davantage de risques techniques et opérationnels.
La contrainte: confiance et consentement
Le facteur que la plupart des modèles d'investissement sous-estiment est l'acceptation sociale et réglementaire. Plus que les performances technologiques, c'est elle qui déterminera le rythme de déploiement des lunettes connectées ainsi que la taille réelle du marché adressable. À ce titre, elle pourrait avantager certains choix de conception, notamment les modèles limitants ou supprimant la caméra.
L'enjeu central est celui du consentement. Contrairement à un smartphone, qui doit être sorti et tenu à la main pour filmer, les lunettes connectées ressemblent à une paire de lunettes classique et enregistrent exactement ce que voit leur porteur. Cette discrétion soulève d'importantes préoccupations. En France, une enquête de la CNIL révèle que 67% des adultes considèrent ces appareils comme une menace pour la vie privée, estimant notamment que les voyants lumineux signalant un enregistrement sont trop peu visibles pour être réellement efficaces.
Les premiers cas d'usage montrent déjà les risques réputationnels associés à cette technologie. Des utilisateurs ont filmé des inconnus à leur insu avant de publier les vidéos sur les réseaux sociaux. L'une de ces vidéos, réalisée en caméra cachée, a dépassé les 23 millions de vues avant d'être supprimée. Instagram s'est depuis engagé à retirer les contenus jugés harcelants ou exploitants, tandis que Meta a suspendu deux comptes totalisants chacun plus d'un million d'abonnés. Toutefois, ces interventions sont intervenues uniquement après une diffusion massive des contenus.
Pour limiter les abus, les lunettes de Meta utilisent une LED blanche clignotante indiquant lorsqu'un enregistrement est en cours et désactivent automatiquement la caméra si cette lumière est masquée. Malgré cela, des tutoriels expliquant comment dissimuler ce voyant circulent déjà sur Internet, tandis que la majorité des personnes ne savent pas encore interpréter ce signal lumineux. Meta se retrouve ainsi dans une position paradoxale: l'entreprise cherche à rendre l'enregistrement toujours plus fluide tout en devant limiter les dérives liées aux contenus produits.
Les restrictions réglementaires se multiplient également. L'État de New York interdit désormais les lunettes équipées de caméras dans les tribunaux, tandis que Royal Caribbean en limite l'usage dans les casinos, les sanitaires, les établissements médicaux et les espaces réservés aux enfants. En France, la CNIL appelle à une vigilance accrue, tandis qu'aux États-Unis, Meta fait l'objet d'un recours collectif concernant l'accès potentiel de tiers à certaines vidéos capturées via des fonctionnalités d'intelligence artificielle.
Au-delà de la protection de la vie privée, les enjeux concernent également la sécurité opérationnelle. En juillet, le Commandement central américain a averti que des vidéos publiées par des militaires pouvaient fournir à des adversaires des informations précieuses sur l'efficacité de frappes ou sur les procédures d'évacuation. Les lunettes connectées deviennent ainsi un risque pour les entreprises, les administrations, les hôpitaux, les écoles, les tribunaux ou encore les organisations militaires.
Finalement, la variable déterminante restera le consentement. Un durcissement de la réglementation ou un rejet croissant du public favoriserait les modèles sans caméra ou limités à une analyse visuelle par intelligence artificielle, comme l'approche envisagée par Apple. À l'inverse, les entreprises dont le modèle économique repose sur la création de contenus en vue subjective pourraient voir leur potentiel de croissance davantage remis en question.
Conclusion
Le potentiel des lunettes intelligentes est réel, mais le marché sous-estime probablement le temps nécessaire à leur adoption. Les progrès des processeurs, des batteries et des écrans amélioreront les produits, sans garantir à eux seuls un marché de masse. L'acceptation par le public et les régulateurs sera tout aussi déterminante. Les 18 prochains mois seront décisifs, avec les lancements attendus de Samsung et Google, l'approche plus prudente d'Apple et la capacité de Meta à poursuivre sa croissance. Le véritable gagnant sera probablement celui qui trouvera le meilleur équilibre entre innovation, confort et acceptation sociale.