Visite du directeur de la CIA à Moscou, attentat déjoué à l’aéroport de Leipzig/Halle en Allemagne, drone abattu à la frontière lituanienne… Entre la Russie et les puissances européennes, les tensions augmentent de jour en jour. Dans ce contexte de guerre qualifiée d’hybride par certains experts, où une simple étincelle pourrait se transformer en incendie, comment adapter un portefeuille? Est-ce le moment de revenir au cash ou de privilégier les bonnes vieilles valeurs refuges, comme les actions suisses ou le bon vieux lingot d’or, malgré leurs niveaux élevés? On tente l’exercice avec Luca Bindelli, responsable de la stratégie d’investissement chez Lombard Odier.
Alors que les tensions s’accroissent entre la Russie et certains membres de l’OTAN, pourquoi ne se reflètent-elles pas sur les marchés?
Les marchés restent résilients, car la progression des bénéfices compense les incertitudes géopolitiques et le niveau élevé des taux. Jusqu’ici, les tensions ont entraîné des rotations sectorielles et des primes de risque ponctuelles, mais pas de révision généralisée à la baisse des bénéfices. Au contraire, les estimations de bénéfices du S&P 500 pour 2026 et 2027 ont été relevées de plus de 11% au cours des huit premiers mois de l’année. Les révisions bénéficiaires ont également accéléré aux États-Unis, au Japon et dans les marchés émergents, tout en s’étendant aux secteurs de la finance, des matériaux et de l’industrie.
Jusqu’à quand les marchés pourront-ils continuer d’ignorer ces tensions géopolitiques et poursuivre leur ascension?
Tant que la progression des bénéfices compensera la hausse du coût du capital, les risques devraient rester contenus. En 2026, les actions ont résisté à la remontée des taux grâce à des révisions bénéficiaires très positives, mais elles restent sensibles aux mouvements brusques des rendements obligataires. Les risques pourraient toutefois augmenter significativement si une escalade géopolitique entraînait simultanément une hausse durable des prix de l’énergie, une remontée des anticipations d’inflation et de la prime de terme sur les taux, ainsi que des révisions de bénéfices à la baisse.
Une crise énergétique reste donc une source de préoccupation?
Oui, mais le risque systémique réside moins dans un pic temporaire des prix que dans une rupture prolongée de l’approvisionnement, susceptible d’entraîner une reprise de l’inflation. L’Europe est mieux diversifiée qu’en 2022 en matière d’approvisionnement en gaz, mais reste exposée aux fluctuations des cours mondiaux du pétrole et du GNL, ainsi qu’aux coûts de transport et aux primes d’assurance. Un choc de courte durée serait probablement absorbable. Un choc durable, en revanche, pèserait sur le revenu réel, les marges et la croissance, tout en limitant la capacité des banques centrales à assouplir leur politique monétaire.
Pour le marché des actions dans son ensemble, une hausse des taux liée à une croissance réelle plus robuste peut être compatible avec de meilleurs bénéfices. À l’inverse, une hausse liée à l’inflation pèserait à la fois sur les taux d’actualisation et sur les marges. Dans un tel contexte, les entreprises disposant d’un faible pouvoir de fixation des prix, affichant des marges réduites et fortement endettées seraient les plus vulnérables.
«Avec la récente hausse des taux, les obligations souveraines offrent désormais un rendement plus attrayant, même si leur prix reste sensible aux variations des taux d’intérêt.»
Le contexte actuel plaide-t-il en faveur d’une plus grande allocation aux liquidités?
Il justifie le maintien d’une réserve de liquidités tactique, mais pas un repli massif vers le cash. Conserver une poche tactique est en effet approprié pour renforcer son exposition à d’autres actifs de rendement en cas de hausse de la volatilité et d’une phase de correction des marchés.
Actions suisses, or, obligations d’État… Alors que ces actifs considérés comme des «valeurs refuges» affichent tous des niveaux élevés, représentent-ils encore une solution pour adopter une approche plus défensive au sein d’un portefeuille?
Les actions suisses restent intéressantes grâce à la qualité des bilans des entreprises, aux dividendes et à leur exposition à des secteurs relativement défensifs, mais leurs valorisations actuelles limitent leur potentiel. Nous restons tactiquement neutres sur la Suisse, considérant que l’amélioration macroéconomique est déjà largement intégrée dans les valorisations et que la croissance bénéficiaire attendue est plus modeste qu’aux États-Unis ou au Japon, par exemple.
L’or conserve une fonction d’assurance contre une rupture géopolitique, monétaire ou institutionnelle. Son rendement prospectif paraît toutefois moins convaincant après sa forte progression. Dans le contexte actuel, des taux réels élevés augmentent le coût d’opportunité lié à la détention d’un actif sans coupon. Nous détenons donc de l’or principalement à des fins de diversification stratégique, sans pour autant le surpondérer tactiquement.
Avec la récente hausse des taux, les obligations souveraines offrent désormais un rendement plus attrayant, même si leur prix reste sensible aux variations des taux d’intérêt. La hausse des taux en 2026 a pesé sur les obligations à longue échéance, sans pour autant reproduire les pertes de 2022. L’effet sur les prix d’une hausse des taux est en effet plus sévère lorsque le rendement initial est extrêmement faible, comme c’était le cas au début de 2022.
La situation actuelle offre donc un meilleur coussin de rendement. Nous conservons une exposition stratégique aux obligations souveraines de qualité et privilégions les maturités de cinq à sept ans plutôt que les échéances très longues, supérieures à dix ans. Au vu du niveau actuellement élevé des taux réels, il peut également être intéressant d’envisager une poche de titres indexés sur l’inflation.
Quel est votre principal scénario pour les mois à venir? Quelles pourraient en être les conséquences pour un portefeuille?
Notre scénario central reste celui d’un contexte géopolitique fluide, générant une volatilité ponctuelle, mais sans changement de régime macro financier. Nous tablons ainsi sur une croissance soutenue et une désinflation progressive, favorisée par le ralentissement de la hausse des salaires et des coûts unitaires du travail. Dans ce scénario de base, nous restons investis et diversifiés. Une approche tactique favorisant les actifs risqués, avec une surpondération des actions japonaises, des petites capitalisations américaines et des valeurs émergentes, nous paraît justifiée.
Un scénario d’escalade durable des tensions géopolitiques pourrait en revanche provoquer une correction temporaire des actions de 8 à 15%, une hausse des prix de l’énergie et une sous-performance des marchés européens. Un tel scénario plaiderait pour une exposition accrue aux actifs de qualité, aux emprunts souverains à maturité intermédiaire et aux instruments de protection contre l’inflation.
En dehors de la géopolitique, quels sont les autres facteurs à surveiller de près d’ici la fin de l’année?
Les variables décisives seront les anticipations d’inflation, les taux réels, la prime de terme, les spreads de crédit et les révisions de bénéfices. Il faudra également surveiller la concentration des indices, car leur progression reste fortement portée par quelques grandes valeurs technologiques, ainsi que la rentabilité des investissements dans l’intelligence artificielle. Enfin, la dette publique américaine, la politique économique chinoise, les tensions commerciales et les élections de mi-mandat aux États-Unis pourraient modifier la trajectoire des taux d’intérêt, de la croissance et des marchés en 2027.