Il est difficile d'imaginer un prix du pétrole dépassant les 100 dollars

Yves Hulmann

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La hausse de l'offre de pétrole aux USA et la baisse de la demande en Chine ont contribué à limiter l'impact du choc pétrolier, estime Fredy Hasenmaile, chef économiste de Raiffeisen.

 

L'évolution des cours du pétrole, une reprise qui se fait attendre dans l'industrie manufacturière ainsi qu'un possible resserrement des taux directeurs resteront des sujets de préoccupations en seconde moitié d'année. Tour d'horizon de ces questions avec Fredy Hasenmaile, chef économistem qui s'exprimait à l'occasion de la publication des perspectives économiques de Raiffeisen pour le second semestre.

La forte hausse des prix du pétrole a été un des événements marquants de ce printemps, avec un pic à plus de 110 dollars le baril début avril, avant qu'il ne redescende à moins de 70 dollars fin juin. Malgré tout, la hausse des cours du pétrole a eu finalement moins d'impact que lors de chocs pétroliers précédents, observe Raiffeisen. Comment l'expliquer?  

Si l'on prend l'exemple du choc pétrolier survenu en 1973 comme point de comparaison, il faut ne pas oublier qu'à cette époque le pétrole était largement disponible et que personne ne s'attendait à ce que l'on puisse en manquer, ni ne voyait de raison de l'économiser. Le monde n'était ainsi absolument pas préparé à une situation de pénurie. C'est pourquoi ce choc a été si marquant et qu'il a fallu prendre en urgence des mesures pour réduire la consommation d'essence et d'autres produits à base de pétrole. L'introduction d'un certain nombre de dimanches sans voitures est resté dans les mémoires comme le symbole du premier choc pétrolier.

En comparaison, le pétrole avait un poids beaucoup plus important dans le mix énergétique à cette époque. Environ 80% de la consommation d'énergie dépendait du pétrole à cette époque - aujourd'hui, cette part n'est plus que d'environ 46% en Suisse. Le dernier choc énergétique n'a ainsi pas eu, de loin, les mêmes conséquences sur l'économie suisse que dans les années 1970.

«Le volume de pétrole transitant par le détroit d'Ormuz a été fortement supérieur à ce qui était publiquement connu. Environ 1000 bateaux auraient tout de même traversé le détroit en avril et mai, selon des estimations.»

Comment se compare la hausse des prix de l'énergie observée en 2026 avec celle survenue en 2022 suite à l'agression de l'Ukraine par la Russie? 

En 2022, le plus grand problème a été la très forte augmentation des prix du gaz. Entre 2020 et 2022, ceux-ci ont été multipliés par 8 ou 9 fois. La hausse rapide des cours du gaz avait eu en outre un fort impact sur les prix de l'électricité.

En 2026, la crise de l'énergie s'est en revanche concentrée avant tout sur le pétrole brut. Même si les cours avaient poursuivi leur envolée, par exemple aux alentours de 120 ou 130 dollars, il y aurait certainement eu moins d'effets de destruction de la demande que par le passé. Les automobilistes auraient continué de se déplacer, il aurait juste fallu payer l'essence plus cher. 

Rétrospectivement, compte tenu de la situation très tendue qui prévalait encore entre les Etats-Unis et l'Iran en avril et mai dernier, on peut s'interroger pourquoi les prix du pétrole n'ont pas davantage augmenté.

Quelles en sont les explications?

Trois facteurs, en particulier, peuvent l'expliquer. Premièrement, le volume de pétrole transitant par le détroit d'Ormuz était fortement supérieur à ce qui était publiquement connu. Environ 1000 bateaux auraient tout de même traversé le détroit en avril et mai, selon des estimations. Il y a certainement eu des arrangements privés avec le régime iranien ou avec certains groupes pour laisser passer des cargos chargés de pétrole via le détroit d'Ormuz en échange d'un paiement discret.

Deuxièmement, d'autres pays, en particulier les Etats-Unis, ont rapidement augmenté leur offre de pétrole, ce qui a limité les risques de pénurie. Troisièmement, la demande de pétrole a diminué en Chine, compensée, entre autres, par une hausse de l'extraction de charbon. Pour toutes ces raisons, le choc pétrolier de ce printemps a eu moins d'impact que redouté au début de l'intervention américaine.

Mercredi dernier, les cours du pétrole (Brent) ont brièvement rebondi à plus de 80 dollars le baril, après avoir évolué dans une fourchette 70 à 80 dollars depuis la mi-juin. Ne faut-il pas rester attentif à la possible réaction des marchés dès que de nouvelles tensions apparaissent entre l'Iran et les Etats-Unis?

Le cessez-le-feu demeure très fragile. Par conséquent, le flux de pétrole transitant par le détroit d'Ormuz continuera de fluctuer de manière significative au cours des prochains mois. Toutefois, nous avons constaté que les négociants en pétrole parviennent à acheminer le brut à travers le détroit, même dans les conditions les plus difficiles. Il est donc difficile d'imaginer un prix du pétrole dépassant les 100 dollars.

«Le taux de chômage annuel moyen devrait rester à un niveau modéré en Suisse, soit de 3,1% aussi bien en 2026 qu'en 2027, comparé à 2,8% en 2025.»

Si l'on revient aux prévisions de Raiffeisen concernant l'économie suisse, quelles sont vos anticipations pour la croissance du PIB pour 2026 et en 2027?

Nous anticipons une croissance du PIB de 0,8% en 2026, puis de 1,3% en 2027. Pour cette année, je dirais que 0,8% est plutôt dans le bas de la fourchette de nos prévisions. Dans l'ensemble, nous anticipons, d'un côté, moins de risques du côté des coûts de l'énergie en seconde moitié d'année, comme déjà évoqué précédemment. 

Mais, de l'autre, les incertitudes liées aux droits de douane avec les Etats-Unis sont redevenues un sujet de préoccupation. Donald Trump reste imprévisible et ne manque jamais d'idées à ce sujet. 

Enfin, l'insécurité sur le plan géopolitique reste élevée – des tensions peuvent être ravivées du jour au lendemain dans différents endroits de la planète. Dans l'ensemble, le taux de chômage annuel moyen devrait rester à un niveau modéré en Suisse, soit de 3,1% aussi bien en 2026 qu'en 2027, comparé à 2,8% en 2025.

Concernant les perspectives pour l'industrie suisse, vous observez que les signes de reprise dans ce secteur, dès qu'ils commencent à se concrétiser, ont été constamment repoussés ces dernières années. Anticipez-vous une amélioration de la situation pour l'industrie?

Nous n'anticipons pas d'amélioration significative de la situation en deuxième moitié d'année, même si certains signes encourageants peuvent être perçus. Nous restons prudents car chaque fois qu'une amélioration de la conjoncture semblait se dessiner ces dernières années, un événement est venu la contrecarrer. Cela a été le cas en 2022 suite à la guerre en Ukraine, puis à cause des droits de douane américains en 2025. Il n'y a pas vraiment eu d'amélioration de la situation de l'emploi dans l'industrie. L'utilisation des capacités dans l'industrie manufacturière reste relativement faible en comparaison historique.

La force du franc n'aide pas non plus. Est-ce un facteur d'incertitude supplémentaire pour l'industrie d'exportation?

A ce sujet, nous n'anticipons pas une appréciation supplémentaire du franc. La tendance à un renforcement du franc s'est même atténuée. On peut même observer que le franc suisse, en tant que valeur refuge, s'est même fait temporairement supplanté par le dollar. De nombreux investisseurs se sont réfugiés dans les placements en dollars.

En outre, les taux d'intérêt très bas en Suisse rendent le franc comparativement moins attrayant face au dollar alors que la perspective d'une baisse des taux de la part de la Fed n'a cessé de s'éloigner.

Dans l'une de ses dernières présentations, Kevin Warsh, le nouveau président de la Réserve fédérale, a néanmoins été perçu comme étant moins «faucon» (hawkish) que précédemment au sujet de l'inflation. Beaucoup d'arguments parlent actuellement en faveur d'une évolution latérale des taux directeur de la Fed. A la différence des attentes du marché, qui anticipe une ou deux hausse de taux de la Fed, nous n'anticipons pas nécessairement un resserrement des taux directeurs aux Etats-Unis cette année.

«Nous n'anticipons pas nécessairement un resserrement des taux directeurs aux Etats-Unis cette année.»

Et qu'est-il du côté de la BNS?

Nous n'anticipons aucune variation des taux cette année. Grâce à la faible dépendance de la Suisse à l'égard de l'énergie et à la vigueur du franc, l'inflation est restée parfaitement dans la cible visée par la BNS, en dépit de la guerre en Iran. Même si l'inflation en Suisse, située à 0,5% à fin juin, augmentait légèrement à une fourchette de 0,8% à 0,9%, sous l'effet de la hausse des coûts de l'énergie, elle resterait tout à fait dans l'objectif visé par la BNS.

En outre, la BNS est peu intervenue sur les marchés des changes, ce qui signifie aussi qu'elle n'aurait pas de raison de vouloir abaisser ses taux pour rendre la monnaie helvétique moins attrayante.

Une partie de la présentation des perspectives de Raiffeisen a été consacrée au thème de l'efficience énergétique. Est-ce un facteur de différenciation important pour l'économie suisse?

Oui, plus les entreprises suisses sont efficientes sur le plan énergétique et plus elles diversifient leurs sources d'énergie, plus cela rend l'économie helvétique résiliente. Dans l'ensemble, l'industrie suisse est relativement peu présente dans les activités intenses en énergie ou en usage de pétrole.

L'amélioration de l'efficience sur le plan énergétique n'est pas seulement un atout d'un point de vue environnemental mais c'est aussi un avantage en cas de fort rebond des coûts de l'énergie, comme on l'a vu justement en mars dernier.

En fin de compte, on observe aussi que l'industrie suisse s'est graduellement orientée vers des activités qui une composante en services importante et qui sont moins intensives sur le plan énergétique.

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