Identifier très en amont de nouvelles classes thérapeutiques prometteuses, en analyser les limites, puis initier leur développement: telle est la stratégie de Remora Biotech. L'entreprise a développé un modèle original qui consiste à créer un portefeuille de biothérapies jusqu'à des étapes clés de leur développement, avant de les céder à des partenaires industriels capables d'en poursuivre les essais cliniques et la commercialisation.
«Chez Remora Biotech, nous avons notre propre «recette secrète», qui consiste à créer de la valeur autour d’actifs différenciés et combinant une analyse approfondie de la concurrence, une propriété intellectuelle solide, un avantage compétitif clair et surtout, un bon timing. En biotech, être trop tôt peut coûter aussi cher qu’être trop tard. Trouver la bonne fenêtre de création de valeur est donc primordial», expliquait David Béchard, directeur en charge du marché français, lors d'une conférence.
À cette approche s'ajoutent une mutualisation des ressources, ainsi qu'un partage des compétences scientifiques et entrepreneuriales entre les différentes sociétés du groupe. Ce modèle a permis à Remora Biotech de construire, en quinze ans, une organisation reconnue pour son expertise et de signer plusieurs opérations significatives dans un secteur où le risque reste particulièrement élevé.
Dans un monde où tout évolue rapidement, Remora Biotech entame ces jours-ci un nouveau chapitre de son développement. L'entreprise mène actuellement une levée de fonds de 40 millions de francs afin d'accélérer sa croissance et d'accueillir de nouveaux investisseurs. Nous en parlons avec son fondateur et CEO, Jean-Marc Le Doussal. Entretien
Remora Biotech se décrit comme un venture builder. Qu’est-ce qu’un venture builder et en quoi est-il différent d’un incubateur ou d’un accélérateur de sociétés?
Remora Biotech peut effectivement être qualifiée de venture builder, mais avec une spécificité essentielle: nous sommes nous-mêmes les entrepreneurs. En collaboration avec nos partenaires scientifiques et médicaux, nous créons des biothérapies que nous «packageons» au sein de sociétés dédiées (asset companies) détenant l’ensemble de la propriété intellectuelle associée (brevets, résultats scientifiques, plans réglementaires et cliniques, etc.).
Nous assurons directement la gestion de chacune de ces sociétés grâce à un entrepreneur interne et une équipe de spécialistes mutualisée. Nous finançons intégralement les phases de conception et de développement précoce afin de proposer à nos clients issus du monde de la pharma des biothérapies clé en main.
La principale différence avec un incubateur ou un accélérateur réside dans notre implication directe en tant que fondateur, entrepreneur et investisseur majoritaire jusqu’à la cession de l’actif ou de l’entreprise. Notre modèle a pour ambition de transformer, dès les premières étapes du développement, l’excellence scientifique européenne en candidats biothérapies attractifs pour l’industrie pharmaceutique.
À ce jour, nous avons créé onze ventures en Suisse et en France, représentant un portefeuille de plus de vingt actifs thérapeutiques. Nous disposons d’ailleurs d’un historique solide de succès, illustré par plusieurs cessions d’actifs à de grands acteurs de la pharmacie et des biotechnologies, ainsi que par la rentabilité de Remora.
Par rapport aux autres acteurs du marché, qu’est-ce qui vous démarque spécifiquement?
Notre modèle repose sur plusieurs spécificités qui, selon nous, le distinguent des acteurs traditionnels du secteur. La première est notre intégration de l’ensemble de la chaîne de valeur. Nous intervenons dès la conception des biothérapies, en assurons le financement, pilotons leur développement précoce et leur gestion opérationnelle, jusqu’à leur cession à des partenaires industriels. Cette intégration nous permet d’optimiser à la fois l’efficacité opérationnelle et l’allocation du capital. La deuxième réside dans notre modèle d’«asset company» qui nous permet, après chaque cession de capitaliser et de réallouer nos ressources humaines et financières à de nouveaux projets. Enfin, nous avons fait le choix d’une spécialisation exclusive dans les biothérapies.
Alors que le secteur des biotechnologies est déjà considéré comme risqué, ce risque n’est-il pas encore plus élevé aux stades précoces de développement?
Oui, pour chaque nouvelle molécule, le risque est effectivement plus élevé aux stades «early-stage», puisque sa chance d’atteindre le marché est alors plus faible. C’est pour cette raison que la diversification, est au cœur de notre modèle d’affaires. Elle se manifeste à travers plusieurs aires thérapeutiques visées (oncologie, immunologie, médecine régénérative, etc.), des stratégies de développement (indications de niche, approche biobetter, etc.) et divers horizons temporels permettant notamment de réagir aux derniers résultats cliniques.
Cette diversification apporte naturellement une complexité supplémentaire, que nous maîtrisons grâce à une discipline rigoureuse en matière d’investissement et d’exécution opérationnelle. Dans ces conditions, nous estimons que l’early stage constitue la phase du développement biotechnologique offrant le plus fort potentiel de création de valeur par franc investi. À ce jour, notre expérience suggère qu’une telle approche peut générer une création de valeur régulière avec un risque de type «croissance».
En Suisse, on entend souvent dire que les financements les plus importants sont rares ou proviennent principalement de l’étranger. Partagez-vous ce constat?
La Suisse bénéficie d’un écosystème scientifique et entrepreneurial d’une qualité exceptionnelle. Il est néanmoins vrai que les tours de financement les plus importants sont souvent réalisés avec des investisseurs internationaux, en particulier lorsque les programmes atteignent les phases cliniques avancées.
C’est pourquoi nous construisons nos sociétés et nos actifs selon les standards attendus par les grands groupes pharmaceutiques qu’ils soient suisses ou internationaux. Notre objectif est de créer suffisamment de valeur dès les premières étapes du développement afin d’attirer naturellement ces partenaires.
Nous constatons également un intérêt croissant des family offices et des investisseurs privés pour les biotechnologies et pour une approche leur permettant d’accéder à l’innovation thérapeutique tout en bénéficiant d’un profil de risque scale-up/growth.
Vous arrive-t-il de mener le développement d’une nouvelle thérapie jusqu’à son aboutissement?
Non. Notre vocation n’est pas de devenir une société pharmaceutique intégrée, mais de rester concentrés sur ce que nous appelons «le design» de biothérapies.
Nous développons nos candidats thérapeutiques jusqu’à un certain point d’inflexion majeur dans la création de valeur, avant de privilégier leur cession à des entreprises pharmaceutiques ou biotechnologiques disposant des ressources et des compétences nécessaires pour en assurer le développement clinique ainsi que la phase de commercialisation.
Cette stratégie nous permet de réinvestir en permanence notre capital et notre expertise entrepreneuriale dans de nouveaux projets, tout en limitant notre exposition aux phases les plus longues, les plus coûteuses et les plus risquées du développement pharmaceutique.
Dans combien d’innovations thérapeutiques êtes-vous aujourd’hui investi et avec quel taux de réussite?
Nous sommes aujourd’hui impliqués dans le développement de plus de vingt actifs thérapeutiques. Notre modèle a déjà démontré sa capacité à générer des sorties et créer de la valeur. Quatre de nos cinq premières sociétés, représentant sept actifs thérapeutiques, ont déjà été monétisées. La cinquième poursuit actuellement son développement avec l’objectif d’une cession à relativement court terme. Un fait particulièrement encourageant: toutes les sociétés cédées ont poursuivi le développement clinique de leurs actifs après leur acquisition.
Quel est votre domaine de prédilection dans les biotechnologies et pour quelles raisons?
Nous sommes immunologistes de formation. Nous concentrons donc nos investissements sur les biothérapies issues de «l’immuno-biotech» et «l’immuno-science». Alors que les anticorps ont révolutionné l’industrie pharmaceutique et demeurent aujourd’hui les briques principales de nombreuses biothérapies, en parallèle, les progrès de l’immunologie ont révolutionné le traitement de nombreux cancers et continuent d’ouvrir des perspectives majeures dans les maladies auto-immunes et dégénératives.
Ces domaines répondent à des besoins médicaux considérables et bénéficient de certaines des avancées scientifiques les plus prometteuses. Ils suscitent également un fort intérêt de la part de l’industrie pharmaceutique, qui y réalise de nombreuses acquisitions. Nous privilégions donc des solutions capables de générer plusieurs candidats thérapeutiques plutôt qu’un seul. Cette approche améliore à la fois la diversification et le potentiel de création de valeur.
Quelle place la Suisse occupe-t-elle aujourd’hui dans le secteur des biotechnologies?
Elle figure incontestablement parmi les leaders mondiaux des sciences de la vie. Elle bénéficie d’universités et d’instituts de recherche de tout premier plan, d’un accès privilégié aux talents, d’un environnement réglementaire stable et d’une forte proximité avec les principaux acteurs mondiaux de l’industrie pharmaceutique.
Pour une société comme Remora Biotech, cet écosystème constitue un véritable avantage compétitif. Il permet de transformer plus rapidement la recherche académique en projets entrepreneuriaux capables d’attirer des capitaux et des partenaires internationaux.
Vous cherchez actuellement à lever plusieurs dizaines de millions de francs. À quoi serviront ces fonds et dans quelle mesure sont-ils essentiels pour l'avenir de votre société?
Cette levée de fonds doit nous permettre de franchir une nouvelle étape de croissance. Concrètement, les capitaux seront alloués à trois priorités stratégiques: accélérer le développement de notre portefeuille d'actifs dans nos quatre verticales technologiques, intensifier la monétisation de nos actifs les plus matures et renforcer notre plateforme opérationnelle, notamment en intégrant davantage l'intelligence artificielle dans nos processus.
En 2024, vous évoquiez la possibilité d’une IPO. Cette option est-elle toujours d’actualité?
Une IPO reste une option stratégique possible. Nous structurons notre organisation afin d’être prêts lorsque les conditions seront réunies, à la fois en termes de dynamique de marché, de croissance interne et de rentabilité.
Notre priorité demeure toutefois le développement de nos candidats thérapeutiques et leur cession à des acteurs pharmaceutiques. Cette stratégie vise à accroître les retours financiers pour nos actionnaires, à renforcer notre capacité d’autofinancement et à améliorer notre attractivité auprès des investisseurs, qu’ils interviennent sur les marchés privés ou publics.