Compléter la tech IA américaine avec de la tech émergente

Emmanuel Garessus

6 minutes de lecture

L’exposition tech globale peut monter jusqu’à la moitié de la part actions, avance Arthur Jurus, d’ODDO BHF, mais les cycliques européennes ont aussi des atouts.

 

Les marchés financiers poursuivent leur progression après l’accord entre l’Iran et les Etats-Unis et les perspectives de résultats favorables. Pourtant l’inflation est en hausse. Pour le deuxième semestre, comment allouer son portefeuille? Quelle part accorder à l’IA? Aux Etats-Unis? Arthur Jurus, Directeur des investissements auprès d’ODDO BHF (Suisse), répond aux questions d’Allnews:

Est-ce que votre scénario principal est celui d’une hausse progressive de l’inflation, avec les conséquences que cela implique en tant qu’investissement?

L’inflation continuera à augmenter durant l’été, potentiellement jusqu’à 4% en Europe et 5% aux Etats-Unis. Avec la ré-ouverture du Détroit d’Ormuz, nous assistons à une accélération des prix à la production, qui démarre en Chine et se propagera aux Etats-Unis, à une hausse des prix de l’énergie, directe sur les consommateurs et indirecte sur les transports et la production. Selon divers travaux académiques, ce phénomène produira ses effets pendant 6 à 9 mois. Concrètement, l’impact des prix de mars pourra être visible dans les statistiques de septembre et octobre, mais les pressions continueront de se diffuser dans l’économie durant 6 à 9 mois. La désinflation reprendra par la suite, car nous n’attendons pas d’effets de second tour par exemple à travers les salaires.

Est-ce que cela signifie que les rendements obligataires sont au sommet?

Nous n’avons pas nécessairement atteint le pic des rendements obligataires. Dans l’attente de ce point d’inflexion, nous sommes neutres à l’égard de la duration. L’incertitude est trop grande à l’égard des banques centrales. Les taux à dix ans reflètent les taux directeurs dans un an. Le marché s’interroge sur les taux proposés durant l’été 2027 par la Fed, la BCE et la BNS. 

Un aspect important concerne un changement potentiellement structurel de la gouvernance et de la communication des banques centrales. 

La Fed, la BCE et la BNS ont chacune une approche différente. La BNS se concentre sur les interventions de change et laissera ses taux inchangés. La BCE a déjà anticipé le choc énergétique. Et la Fed, avec Kevin Warsh à sa présidence, augmentera ses taux potentiellement une fois. A la différence du passé, son président n’indique pas clairement son opinion et sa position à l’égard des «Dots». Cette incertitude, cette hétérogénéité et cette opacité pourraient conduire les taux obligataires à des niveaux plus élevés.

«Au niveau international, en deux ans, l’exposition à l’or est passée de moins 1% à plus de 2% dans les fonds de placement américains.»

Est-ce que les marchés financiers sont contraints par des signes de réduction des liquidités? La baisse de l’or et l’effet des IPO dans la technologie américaine en sont-elles un signe?

La dynamique des liquidités demeure positive parce que la Fed a mis un terme à son processus de réduction du bilan. Cela se traduit par une prise de risque accre de la part des investisseurs. Nous n’observons pas non plus de perturbations sur le marché interbancaire. Pour nous, le risque de moindres liquidités n’est pas un sujet.

La volatilité s’est toutefois accrue sur l’or et certains actifs. L’or a toujours été un actif majeur en Suisse. Au niveau international, en deux ans, l’exposition à l’or est passée de moins 1% à plus de 2% dans les fonds de placement américains. La sensibilité aux portefeuilles multi-actifs est plus élevée que dans le passé. 

Nous avons observé en mars et tout récemment que l’or baissait autant que les actions et les obligations lors d’un stress, mais après quelques semaines volatiles l’or profite d’une décorrélation et reprend la fonction que l’on attend de lui. 

L’or est donc devenu plus sensible à des facteurs de liquidité mais il garde des atouts, avec des fondamentaux portés par des banques centrales émergentes qui, elles, peuvent encore acheter de l’or physique pour leur bilan au détriment d’obligations américaines. 

Le fait que l’or monte avec cette nouvelle demande signifie une moindre demande pour les obligations américaines de la part des banques centrales émergentes.. Nous assistons à une passation de liquidités entre les actifs.

Est-ce que la chute de l’or sous les 4000 dollars s’explique par des ventes de banques centrales?

Non, les achats nets d’or des banques centrales émergentes sont de 250 tonnes par trimestre. Seules les banques centrales de Turquie, Russie ou Azerbaijan ont réduit leurs réserves en 2026. La baisse est expliquée par la sensibilité de l’or aux taux d’intérêt. Quand les taux montent, l’or baisse. La corrélation était structurelle mais est elle devenue plus réactive et plus liée aux liquidités. Nous sommes neutres sur l’or parce que le momentum a faibli, mais nous plaçons structurellement environ 5% d’or dans les portefeuilles.

Les actions liées à l’IA sont aussi très volatiles. Faut-il en sortir ou diversifier autrement le portefeuille d’actions?

Nous restons investis dans l’IA et dans la technologie. Par contre, nous prenons garde d’effectuer une plus grande diversification géographique. Nous sommes d’avis que cette volatilité continuera de nous accompagner et qu’elle est d’ordre structurel.

Pourquoi une plus grande diversification géographique?

Les trois quarts de l’indice des actions émergentes sont concentrés sur 7 entreprises, dont TSMC, Samsung, Hynix, Alibaba, Tencent, MediaTek et Delta Electronics. L’indice émergent n’investit pas vraiment sur des économies de sous-traitants industriels forts de leurs faibles coûts de production. Le biais tech est encore plus significatif qu’aux Etats-Unis. L’investisseur devrait donc compléter son exposition dans la tech IA américaine par de la tech émergente.

La deuxième dimension est celle de la volatilité. Elle restera significative parce que l’IPO de SpaceX, Anthropic et OpenAI créera, pour la première fois depuis 15 ans, une offre nette d’actions disponibles sur les marchés. 

Pendant 15 ans, Microsoft, Meta, Alphabet et d’autres ont dégagé des profits importants pour verser des dividendes ou racheter leurs actions, donc pour retirer des actions du marché et faire monter les prix. Avec une offre nette, les capitaux apportés à ces entreprises ont des attentes très importantes qu’il s’agira de satisfaire. A cette fin, il faudra que les bénéfices publiés de SpaceX et des autres soient supérieurs aux attentes. En raison de moindres rachats d’actions, la sensibilité des investisseurs sera forte à l’égard des bénéfices trimestriels et la volatilité sera élevée.

Dans les émergents, n’est-ce pas plus intéressant d’investir dans les actions autres que technologiques, celles qui profitent des autres besoins d’investissements croissants?

L’investisseur devrait rester sur la qualité, laquelle est technologique. L’économie domestique chinoise ne se porte pas bien. Le consommateur est hésitant et l’immobilier se porte toujours mal. Les exportations nettes demeurent le seul contributeur à la croissance. Quant au Brésil, s’il a profité de la fermeture du Détroit d’Ormuz, il baisse avec sa ré-ouverture. 

Si l’on sort de la tech, on revient à des flux très sensibles au dollar, lequel est incertain avec l’arrivée de Kevin Warsh.

«Parmi nos préférences, nous apprécions des grandes capitalisations comme Holcim, Galderma ou VAT Group.»

Quelle devrait être la part du portefeuille dans la technologie et l’IA sachant qu’elle est très forte dans les indices?

Cela dépend des monnaies de référence. En francs, avec 50% en actions, l’exposition tech globale pourrait aller jusqu’à 25% du total. Avec un portefeuille en dollars, le biais technologique peut grimper à 40%, mais il est fonction de la gestion du risque -il faut s’exposer suffisamment à la thématique, sans trop s’exposer à ce régime de volatilité importante-. Il faut donc éviter de trop presser sur l’accélérateur technologique américain.

Est-ce qu’un ETF sur les actions américaines et un autre sur les émergents font un bon portefeuille d’actions?

Il est possible d’obtenir l’exposition tech souhaitée à travers ces ETF. Mais il faut compléter une approche indicielle soit par un biais de taille ou un biais sectoriel ou thématique. Avec un ETF, l’investisseur obtient une exposition à l’IA qui est fonction de ce qui a fonctionné dans le passé, sur les grandes sociétés connues, mais il n’intègre pas les sociétés en devenir, lesquelles pourraient venir des infrastructures de l’IA, des énergies, des industriels clients de la tech ou du Quantum Computing.

D’ici la fin de l’année, est-ce que les cycliques européennes performeront mieux que les «magnificent 7»?

Elles devraient au moins aussi bien performer. Nous avons ré-augmenté la voilure sur les actions européennes à la suite des bonnes nouvelles du Détroit d’Ormuz. Nous pensons que les investisseurs ont sur-réagi à l’impact financier de la crise sur les entreprises industrielles et  cycliques d’Europe. Nous étions déjà positifs sur les grandes thématiques de l’infrastructure et de la défense, mais je pense aussi au secteur de la santé, pénalisé par les prix des matières premières, les frais de transport et les risques pour la chaîne d’approvisionnement. 
Dans les cycliques, nous pensons que les métaux et la construction devraient mieux se comporter. 

Le bilan semestriel souligne la volatilité des marchés, la nécessité d’une plus grande diversification géographique et le besoin d’accepter les biais spécifiques de chaque marché -telles que les qualités défensives des actions suisses.

Les valeurs cycliques et «value» ont l’avantage de profiter des phases de reprise cyclique et donc offrir des points tactiques attractifs.

Comment analysez-vous les nouvelles négatives concernant la défense en Allemagne?

La réduction des commandes publiques se traduira par une diminution des bénéfices et des attentes. Rheinmetall est concernée, mais la thématique demeure solide et positive parce que les points d’entrée sont attractifs et la visibilité sur le cash-flow reste supérieure à la moyenne. Sa résilience au cycle est aussi un atout, ainsi que sa réponse à la multiplication des conflits géopolitiques.

Est-ce que le désengagement vis-à-vis des actifs américains s’accélérera à l’approche des Mid-Terms?

Depuis une décennies, les marchés ont tendance à anticipé les événements politiques à très court terme, quelques semaines voire quelques jours auparavant. Cela signifie pour les Mid-Terms que les investisseurs commenceront à s’interroger à la fin septembre. Nous l’avons vu avant l’élection de Trump en 2016. Les Mid-Terms sont un événement important, mais il intéressera seulement quelques jours avant. 

Le résultat le moins désirable serait un Congrès entièrement démocrate, qui signifierait le report de la mesure phare de Trump, l’allégement fiscal des ménages et des entreprises. Cela aurait un impact sur les bénéfices futurs des entreprises américaines.

Dans le cas d’un Congrès démocrate, le stimulus budgétaire serait limité, donc les taux plus faibles, ce qui pèserait sur le dollar et profiterait à l’euro, donc aux actions européennes.

La forte performance du Japon a surpris au premier semestre. Qu’en attendez-vous?

Le Japon est intéressant pour son segment IA. Les actions japonaises sont très exposées à l’IA, à travers différentes tailles d’entreprises et différents segments de marché. Le Japon ne compte pas de grands groupes de l’IA comme à Taiwan et en Corée, mais une multitude d’acteurs de ce secteur. Les plus importants sont Advantest et Tokyo Electron.

L’environnement macroéconomique est plus compliqué. La baisse du yen pourrait soutenir la compétitivité-prix des entreprises exportatrices japonaises mais la croissance restera sous les 1% cette année. Le durcissement monétaire de la Banque du Japon, pour lutter contre l’inflation, est à contre-courant de la tendance désinflationniste jusqu’alors observée dans le reste du monde.

Nous sommes neutres sur les actions japonaises.

Est-ce que les small & mid-caps devraient enfin profiter de cette recherche de diversification accrue?

Les small & midcaps sont sensibles à un rebond de l’économie. Elles devraient surperformer, après avoir très fortement déçu durant des années. Le potentiel de retour à la moyenne est très significatif au plan mondial. Malgré le conflit et les stress, les petites capitalisations ont surperformé depuis le début de l’année. 

Dans le cadre des innovations technologiques, des capitalisations de 5 à 10 milliards vont monter en puissance, comme l’a fait VAT Group, qui pèse dorénavant 20 milliards de francs de capitalisation. 

D’ailleurs, en Suisse, le segment des petites et moyennes capitalisations surperforme depuis 30 ans l’indice mondial de cette catégorie de titres. Il pourrait rebondir plus drastiquement que la moyenne.

L’hétérogénéité des performances de ces valeurs est forte. Lesquelles préférez-vous?

Le nombre de titres attractif est effectivement très vaste avec le SPI. Nous couvrons une centaine de titres en Suisse. Parmi nos préférences, nous apprécions des grandes capitalisations comme Holcim, Galderma ou VAT Group. Sur les tailles de capitalisation plus réduites, nous apprécions par exemple Comet, Sulzer, Ypsomed ou Stadler Rail. 

Certaines valeurs suisses ont été durement sanctionnées après un avertissement. Mieux vaut-i les acheter après la chute ou préférez-vous le style momentum et des sociétés qui confirment leurs attentes?

Nous préférons la deuxième catégorie, celle des sociétés qui confirment leurs attentes, qui bénéficient de fondamentaux solides, puis qui profitent d’un bon momentum.

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