A quoi ressemble, vraiment, un portefeuille à impact?

Fabio Sofia, Zebra Impact

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Illustration à partir de cas réels, qui couvre une grande partie du spectre du rendement et de l’impact.

 

Aligner le patrimoine d’une fondation ou d’une famille sur sa mission ne relève plus du principe abstrait. Mais à quoi ressemble, concrètement, un portefeuille à impact? Illustration à partir de cas réels, qui couvre une grande partie du spectre du rendement et de l’impact.

Un principe gagne du terrain dans les conseils de fondation comme au sein des familles: le capital peut servir la mission autant que les dons qu’il finance. Reste la question, plus concrète, que posent les praticiens – membres de conseils, gérants de fortune, banquiers: à quoi cela ressemble-t-il, ligne à ligne? C’est souvent là que la discussion bute, faute d’exemples tangibles. En voici, à partir d’un portefeuille réel, qui rend visibles non pas une théorie, mais des choix.

Le portefeuille pris ici en exemple – plus de 40 millions de dollars, 22 fonds, 43 pays – vise un rendement global d’environ 12%, tout en faisant de l’impact son intention première. Il ne s’agit donc pas de choisir entre rendement et mission, mais de les conjuguer, sur un éventail qui va d’un capital-risque visant 25% à des stratégies catalytiques autour de 2%. Reste à montrer comment – et ce que, concrètement, ce capital finance.

Premier de ces choix: l’univers d’investissement, les marchés privés davantage que les marchés cotés. C’est en partie une question de nature. Dans le non-coté, le capital est apporté directement à une entreprise ou à un projet – pour financer une croissance, une transition, un accès – là où, sur les marchés secondaires, des titres déjà émis changent simplement de mains. L’intention d’impact y est donc plus facile à inscrire dès l’origine. C’est aussi une question d’attentes: les fondations, en particulier, recherchent un capital patient, dont l’horizon long épouse celui de leur mission. Patient ne veut pas dire sans revenu pour autant: un portefeuille privé peut intégrer du crédit et des instruments qui versent des intérêts ou des dividendes – annuels ou trimestriels –, et donc concilier rendement courant et engagement de long terme. Une poche cotée demeure possible lorsqu’un besoin de liquidité l’impose.

Les besoins, eux, sont immenses: le déficit annuel de financement des Objectifs de développement durable dépasse 4000 milliards de dollars.

Cette logique soulève une question débattue, celle de l’additionnalité: le capital finance-t-il un résultat qui n’aurait pas eu lieu sans lui? Le concept est contesté – c’est un raisonnement contrefactuel, impossible à établir de façon absolue, et des travaux récents (notamment de Harvard) estiment qu’une minorité seulement d’investisseurs à impact sont réellement additionnels. La critique vise surtout les stratégies cotées, où acheter un titre existant ne dirige aucun capital nouveau. Pour une fondation, en revanche, l’additionnalité reste la norme – et même un avantage comparatif. Apporter un capital patient là où il manque, accepter un risque ou un rendement que les acteurs conventionnels refusent, intervenir en premier pour en entraîner d’autres: c’est la définition même du capital catalytique, l’outil par excellence des bilans philanthropiques.

Entrons dans le détail. Derrière chaque ligne du portefeuille, il y a une thématique, une géographie et une théorie du changement – l’hypothèse par laquelle un investissement produit un effet social ou environnemental mesurable. Les besoins, eux, sont immenses: le déficit annuel de financement des Objectifs de développement durable dépasse 4000 milliards de dollars.

L’agriculture et les systèmes alimentaires en forment le cœur – près de la moitié du capital engagé. Le choix se comprend: nourrir bientôt dix milliards d’êtres humains sans épuiser les sols ni le climat compte parmi les défis les plus structurants du siècle, et parmi ceux où le capital privé fait le plus défaut. La chaîne se finance par les deux bouts. En amont, du capital-risque accompagne de jeunes pousses qui repensent la production – protéines alternatives, agriculture de précision, réduction des intrants –, avec un rendement visé élevé, de l’ordre de 25%, et le risque qui l’accompagne. En aval, de la dette privée apporte le fonds de roulement qui manque aux coopératives et aux petits producteurs des pays émergents: un crédit autour de 5-7%, adossé à une garantie partielle qui en réduit le risque, mais qui sécurise des revenus, ancre des emplois ruraux et fiabilise des filières. Un même thème, deux profils opposés.

Deuxième ensemble: l’énergie propre et le climat, souvent indissociables de la santé. Près de deux milliards et demi de personnes cuisinent encore au bois ou au charbon; la fumée domestique tue chaque année davantage que le paludisme, et touche d’abord les femmes et les enfants. Financer, en dette mezzanine, les entreprises de la cuisson propre agit d’un même geste sur la santé respiratoire, sur la déforestation et le carbone, et sur le temps rendu aux femmes – pour un rendement de l’ordre de 8 à 9%, sécurisé par une tranche de première perte qui rassure les capitaux plus prudents. La même logique vaut pour les positions climat et biodiversité, d’Amérique latine en Afrique, là où la nature rend des services encore mal rémunérés par les marchés.

Plus tangible encore: le capital naturel. En Europe continentale, une stratégie d’actifs réels rachète d’anciennes friches industrielles, les dépollue et les rend à un usage productif. L’impact y est littéral – des sols décontaminés, de l’étalement urbain évité – pour un rendement aligné sur le marché, autour de 12%. À l’autre bout du spectre géographique, en Afrique subsaharienne, une stratégie de foresterie durable en offre une lecture complémentaire: planter et gérer durablement des forêts, et en protéger d’existantes, permet de séquestrer du carbone, de restaurer des terres dégradées, de préserver la biodiversité et de créer des emplois ruraux, tout en fournissant un bois certifié qui soulage la pression sur les forêts naturelles. Le profil est patient – actifs réels, horizon de plus de dix ans, rendement visé de l’ordre de 10 à 12% – et une tranche de première perte y attire des capitaux qui, sans elle, resteraient à l’écart. 

Le capital humain, ensuite, là où l’investissement rejoint la justice sociale. En Afrique, des modèles relient formation et emploi – jusqu’aux accords de partage de revenus, où le remboursement ne commence qu’une fois l’emploi obtenu. Ailleurs, du crédit alimente des institutions de microfinance au service des réfugiés et de leurs communautés d’accueil, que la finance classique atteint rarement. Ces stratégies acceptent des rendements plus mesurés, de 4 à 5%, adossés à d’épaisses tranches de première perte: le capital y est catalytique au sens propre – il débloque ce que le marché seul laisserait de côté.

Enfin, une frontière que l’on n’attend pas dans un portefeuille financier: le pluralisme des médias. Prendre des participations minoritaires dans des titres de presse indépendants, en Europe de l’est, pour les protéger de la concentration et préserver leur liberté éditoriale, revient à défendre un bien commun – la démocratie – avec les outils de l’investisseur. Le rendement y est délibérément modeste, autour de 2%; l’impact, lui, est élevé. C’est le cas limite de ce que rend possible le capital patient: financer ce qui compte, même quand le marché n’y voit pas d’abord une bonne affaire.

Mis bout à bout, ces exemples dessinent un spectre continu, et l’écart de rendement entre eux est délibéré. Les mécanismes de dé-risquage – premières pertes, garanties – y jouent un rôle précis: ils rapprochent chaque position du meilleur rendement atteignable à niveau d’impact donné, et laissent à chaque investisseur le soin de régler son curseur.

À cela s’ajoute un levier prisé des family offices: le co-investissement. Plus de la moitié des fonds du portefeuille ouvrent des droits négociés permettant d’investir en direct sur les meilleures opérations, aux conditions économiques du gérant avec un reporting d’impact au niveau de l’actif. Pour une famille, c’est l’occasion d’une exposition directe à des projets choisis, d’un meilleur contrôle et, souvent, de rendements supérieurs.

Ces choix s’inscrivent dans un mouvement de fond. Le Global Impact Investing Network évalue le marché mondial à 1571 milliards de dollars, en hausse de 21% par an depuis 2019 (contre 1 164 milliards en 2022). Et 94% des investisseurs interrogés rapportent une performance – financière comme extra-financière – conforme ou supérieure à leurs attentes, un résultat stable depuis dix ans; la plupart visent d’ailleurs des rendements de marché ajustés du risque. Impact et performance ne s’excluent donc pas.

L’enseignement est simple: un portefeuille à impact peut être diversifié – par thème, par géographie, par classe d’actif et par profil de rendement – et viser un couple rendement-risque ajusté, sans reléguer l’impact au second plan. Tout est affaire d’équilibre et de progressivité: chacun place son curseur, puis le déplace à mesure qu’il gagne en expérience. La question n’est plus tant de savoir si c’est possible que de décider par où commencer.

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