Le pire n’est jamais sûr. Alors que l’Agence internationale de l’énergie a récemment alerté sur l’entrée imminente du marché pétrolier dans une «zone rouge», les stocks mondiaux continuent de se contracter rapidement. Ils ont reculé de 143 millions de barils en mai, soit 4,6 millions de barils par jour selon le dernier rapport mensuel de l’AIE. Les investisseurs ont pourtant préféré s’accrocher aux déclarations encourageantes du président américain.
Celles-ci ont finalement débouché sur un protocole d’accord entre les deux parties. Après avoir atteint un niveau très élevé d’environ 145 dollars le baril en avril, le Brent daté, qui mesure la tension réelle entre l’offre et la demande de pétrole physique, a fortement reculé, perdant près de 65 dollars pour revenir autour de 80 dollars le baril.
Le marché avait déjà intégré l’accord
Les opérateurs n’ont pas attendu l’annonce officielle pour ajuster leur demande de brut. Le Brent daté avait déjà reflué de 55 dollars à la veille de l’annonce. Goldman Sachs s’est attachée à analyser cette situation en apparence contre-intuitive et a identifié plusieurs facteurs susceptibles d’expliquer la détente des prix.
Si le gallon d’essence est repassé sous les 4 dollars, il reste en hausse de 30% depuis mars.
La hausse des exportations du continent américain, notamment du Brésil, du Venezuela et du Guyana, combinée à la réduction des importations chinoises, a créé un amortisseur face au risque de pénurie. Selon le cabinet Kpler, les importations chinoises se sont établies en moyenne à 6,7 millions de barils par jour en mai, leur plus bas niveau depuis dix ans. A ces facteurs macroéconomiques s’ajoute un élément plus microéconomique: l’ajustement de la demande des acteurs les plus sensibles aux prix des dérivés pétroliers, compagnies aériennes et pétrochimistes en tête.
Ces explications ne semblent toutefois pas avoir pleinement convaincu Trafigura, l’une des plus grandes maisons de négoce de matières premières. Le groupe, qui a récemment publié ses résultats trimestriels, a engrangé de confortables bénéfices grâce au savoir-faire de ses traders. Mais au-delà des 4 milliards de dollars de profits annoncés, son directeur financier a surtout alerté sur le risque d’un «point d’inflexion» du marché pétrolier physique.
Ormuz, encore loin d’un retour à la normale
C’est probablement cette réalité de l’équilibre entre l’offre et la demande qui a incité les investisseurs à anticiper une résolution diplomatique rapide du blocage du détroit d’Ormuz, alors que les Etats-Unis vont bientôt entrer dans la driving season, période traditionnellement synonyme de forte consommation d’essence.
Si le gallon d’essence est repassé sous les 4 dollars, il reste en hausse de 30% depuis mars. Il n’est donc pas surprenant que le président américain soit actuellement crédité, sur la question de l’inflation, d’un taux d’approbation comparable à celui de Joe Biden dans l’après-Covid, autour de 28%.
Dans ce contexte, les analystes de Morgan Stanley se sont interrogés sur l’étape suivante: la réouverture effective du détroit d’Ormuz. Selon leur étude, l’obtention d’assurances, la disponibilité des tankers, la mobilisation de la main-d’œuvre et la relance des puits constituent autant d’obstacles à surmonter. Ces contraintes prendront du temps à être levées, ce qui conduit la banque à anticiper une production de pétrole qui ne reviendrait qu’à 80% de son niveau pré-conflit d’ici décembre.
Le retour des fondamentaux
Si ce scénario se confirme, le marché pourrait progressivement revenir à une analyse plus classique des matières premières, fondée sur le coût marginal de production comme point d’ancrage des prix du brut. Les analystes de Bernstein se sont prêtés à cet exercice afin de mieux cerner les fondamentaux du marché pétrolier et les prix de long terme.
Pour ce faire, ils ont compilé les données des cinquante plus grandes compagnies pétrolières cotées, qui représentent à elles seules près des deux tiers de l’offre hors Opep. Sur la base de leurs rapports annuels, et après ajustement de l’inflation, leur analyse fait ressortir un coût marginal de 77 dollars le baril cette année.
La convergence du prix du baril vers ce niveau ne devrait toutefois pas empêcher les gouvernements de s’interroger sur leurs politiques énergétiques de long terme, avec un axe désormais central: la sécurité. Celle-ci devrait se traduire par une diversification des sources d’approvisionnement en pétrole et en gaz, mais surtout par une accélération du développement des énergies non fossiles et des solutions d’efficacité énergétique.
La sécurité énergétique change d’échelle
A ce titre, l’Agence internationale de l’énergie a récemment mis à jour ses prévisions d’investissement. Dans sa dernière revue annuelle, elle estime que les dépenses mondiales du secteur de l’énergie devraient avoisiner 3400 milliards de dollars cette année, en hausse de 5% par rapport à 2025. Sur ce total, 35% seraient encore consacrés aux énergies fossiles.
Le reste, soit environ 2200 milliards de dollars, devrait être dirigé vers les énergies bas carbone, les réseaux, les batteries et l’efficacité énergétique. Pour les investisseurs souhaitant s’exposer à ces thématiques, le champ d’opportunités est large: utilities, transport, industrie, infrastructures ou technologies de réseau, sur plusieurs continents.
Autrement dit, il n’est pas nécessaire d’attendre un hypothétique déblocage complet du détroit d’Ormuz pour identifier les gagnants potentiels du prochain cycle énergétique.