Les élections se succèdent en Amérique latine. Au Pérou, une course très serrée va probablement confirmer l'élection de la conservatrice Keiko Fujimori, même si l’opposition menée par Roberto Sánchez conteste le décompte des voix. En Colombie, le candidat de droite Abelardo de la Espriella a été élu face au candidat de gauche Iván Cepeda, mais avec une avance inférieure aux attentes. Qu’attendre de l’ensemble de ce continent sur le plan obligataire? Allnews pose la question au gérant de fonds IVO Capital, un gestionnaire d’actifs basé à Paris spécialisé dans le crédit des marchés émergents. L’asset manager gère 2,9 milliards d’euros d’actifs, dont son principal fonds d'obligations corporates émergentes, qui représente 1,4 milliard d'euros. L’exposition du fonds en obligations d’entreprises émergentes est particulièrement significative en Amérique latine, région qui représente un peu plus de 30% du portefeuille. Le fonds surpondère l’Amérique latine en raison de spreads plus élevés et de fondamentaux solides pour certaines entreprises. Julio Arantes, analyste, répond aux questions d’Allnews:
Quelle est votre analyse des élections au Pérou?
L’élection au Pérou était très serrée. Les marchés estiment qu'une victoire de Keiko Fujimori serait plus favorable aux perspectives économiques du Pérou. Le focus se déplace désormais vers la gouvernabilité d'un Sénat fragmenté et les tensions d’un pays qui a voté selon des lignes de fracture géographiques marquées. Du point de vue du crédit d’entreprise, elle devrait mener un agenda plus favorable aux affaires, ce qui pourrait favoriser davantage d’investissements privés. Cela réduit également les principaux risques pesant sur les entreprises publiques et les secteurs les plus dépendants de la réglementation. Le marché a réagi légèrement favorablement et nous estimons que l’impact direct sur les entreprises reste limité.
Est-ce que vous avez des positions au Pérou et en Colombie dans votre portefeuille?
Oui. Nous privilégions les entreprises et les secteurs peu dépendants et corrélés avec les résultats des élections. Au Pérou, il s’agit essentiellement de l’industrie minière et de l’énergie, et en Colombie des services publics de l'électricité.
Quelles sont vos convictions sur les marchés obligataires d’Amérique du Sud?
En Amérique du Sud, les situations varient fortement d’un pays à l’autre, mais aussi selon les secteurs et les entreprises. Nous adoptons donc une approche très selective.
Au Pérou, nous identifions des opportunités dans les ressources naturelles comme l’industrie minière. En Colombie, nous apprécions particulièrement les utilities, dont la demande reste largement indépendante des cycles électoraux. Plus généralement, nos investissements reposent avant tout sur l’analyse des situations propres à chaque émetteur.
Notre principale exposition en Amérique latine est le Brésil, qui constitue également notre plus forte exposition géographique dans le fonds flagship d'IVO Capital. Le pays devra aussi organiser des élections en 2026. Nous apprécions certaines sociétés brésiliennes qui offrent des valorisations attractives et dont les perspectives restent largement indépendantes de l’actualité politique. Notre rôle ne consiste pas à commenter ou à faire un pari sur l’actualité politique mais à trouver les bons investissements et le meilleur positionnement.
«Nous privilégions les entreprises et les secteurs peu dépendants et corrélés avec les résultats des élections.»
Dans quel pays d’Amérique latine, la tendance est-elle à la baisse des rendements obligataires?
Nous observons des flux soutenus de capitaux sur les marchés émergents en tant que classe d’actifs. Les raisons sont nombreuses, mais la première est liée aux facteurs géopolitiques et au besoin de diversifier les avoirs au-delà des marchés traditionnels, en particulier des Etats-Unis. Les marchés émergents profitent surtout de très solides fondamentaux. Cet avantage apparaît clairement lorsque l’on compare des entreprises émergentes de qualité, peu endettées et offrant de bonnes perspectives, à des sociétés de notation équivalente dans les pays développés.
En Amérique latine, différentes tendances sont en cours. La situation politique est importante. Les pays les plus attractifs sont ceux qui offrent des spreads encore significatifs. Le Brésil par exemple pourrait connaître un resserrement du spread, notamment pour les sociétés dont les fondamentaux s’améliorent.
Les taux d’intérêt demeurent élevés au Brésil. Le taux de référence est passé de 15 à 14,5% et devrait encore diminuer, mais pressions inflationnistes résultant de la guerre en Iran freinent le mouvement. Si les taux devaient baisser, les entreprises ne manqueraient pas d’en bénéficier, tandis que plusieurs secteurs continuent d’afficher des fondamentaux solides.
Est-ce qu’un ETF est le bon instrument pour investir en obligations d’Amérique latine?
Structurellement, le marché obligataire se prête davantage à la gestion active qu’à la réplication indicielle. Les biais de construction des indices et les inefficiences de marché rendent l’analyse crédit et la gestion du risque déterminantes dans la création de performance. En cela, la diversité des situations en Amérique latine permet à un gérant actif de créer de la valeur. Même au sein d’un même secteur d’activité, il importe de distinguer entre les modèles d’affaires, les expositions géographiques et monétaires, les structures de bilan. Une analyse approfondie est indispensable et ne peut se limiter au rating ou au rendement affiché. D’autant plus que l’environnement est très volatile. L’investisseur doit apprécier non seulement le potentiel de performance mais aussi le risque de «downside». C'est pourquoi nous estimons qu'une approche active et une analyse crédit rigoureuse sont particulièrement pertinentes pour apprécier tous ces aspects.
Est-ce qu’un investissement dans un grand nom des «utilities» au Brésil serait une bonne idée?
Les opportunités sont relativement limitées dans ce segment. Au Brésil, les grandes entreprises émettrices en devises fortes se concentrent principalement dans les secteurs pétrolier, minier, de l'industrie et de la consommation. Investir dans une société en particulier suppose d'en comprendre le modèle économique, les perspectives, les risques et la valorisation. Lorsque les investisseurs s'intéressent aux marchés émergents, ils se tournent souvent vers de grands groupes dont le profil de crédit présente certaines similitudes avec celui de leur souverain. Toutefois, leur risque reste étroitement lié à celui du pays, ce qui peut limiter le potentiel de compression des spreads. Dans ce contexte, nous privilégions une approche diversifiée. Pour un investisseur individuel, il est souvent difficile de mener l'ensemble du travail d'analyse nécessaire à la sélection des émetteurs les plus attractifs.
Quels sont les gagnants de la récente période, depuis le déclenchement de la guerre en Iran?
Le secteur de la production pétrolière a clairement bénéficié des derniers événements et de la hausse des prix du baril. Les marges de l’industrie pétrochimique ont également été accrues à la suite de la fermeture du Détroit d’Ormuz.
Au sein de notre portefeuille, environ 35% de nos investissements sont des bénéficiaires nets, 50% présentent un effet neutre et 15% un impact négatif, par exemple dans le transport aérien. Au sein de ce dernier secteur, l’impact est très différent si l’entreprise a couvert ou non le risque de hausse du carburant ou si le bilan est suffisamment solide pour traverser un tel choc.
Quelle est votre opinion sur le Mexique, qui vient de subir une baisse du rating pour des raisons budgétaires?
Nous sommes relativement peu exposés au Mexique car nous estimons que les spreads y sont aujourd'hui peu attractifs. Nous y trouvons de très bonnes entreprises, mais l’univers investissable reste limité, notamment sur le segment des obligations à haut rendement. Sur le plan souverain, les récentes dégradations de notation reflètent les interrogations des agences de notation concernant la trajectoire budgétaire du pays, ainsi que la capacité de la présidente Claudia Sheinbaum à mettre en œuvre les ajustements nécessaires dans un contexte de flexibilité budgétaire plus limitée.
Est-ce que l’Argentine poursuit son redressement?
Le marché était attentif aux élections de mi-mandat et au risque d'un affaiblissement du soutien politique dont bénéficie Javier Milei. Les résultats lui ont été globalement favorables. Si la trajectoire budgétaire est encourageante, le gouvernement devra néanmoins relever de nombreux défis pour mettre en œuvre son programme de réformes et stabiliser durablement l'économie. L'Argentine reste un pays qui a traversé de nombreuses crises au cours de son histoire. Le président continue aujourd'hui de bénéficier de la confiance des marchés. Après le fort rallye observé sur les obligations argentines, les opportunités sont toutefois devenues plus sélectives. Par ailleurs, l'univers obligataire argentin en dollars demeure relativement restreint en dehors de l'État et des provinces. Nous continuons néanmoins d'identifier des opportunités dans certaines entreprises locales, notamment dans les secteurs des utilities et de l'énergie.
Comment avez-vous modifié votre portefeuille ces deux derniers mois?
Nous avons significativement ajusté notre portefeuille à la suite des événements au Moyen-Orient, il est important d'avoir une gestion active dans des périodes comme celle-ci. Nous avons un peu réduit notre exposition aux secteurs immobilier et minier tandis que nous avons augmenté nos positions dans le pétrole et le gaz.
Est-ce que vous investissez davantage dans la duration ou le crédit?
La duration est plus faible que l’indice en ce moment afin de réduire le risque d’une hausse des taux de référence.
Quel devrait être l’effet de la Coupe du monde de football sur le pays qui en sortira vainqueur?
En tant que Brésilien, bien sûr que j’espère que le Brésil gagnera la Coupe du Monde. Cela peut renforcer le sentiment local, notamment à l'approche des élections, mais d'autres variables ont une influence plus importante. Cela ne devrait pas avoir d’effet sur le marché. D'un point de vue fondamental, on observe certains gains sectoriels temporaires, notamment en ce qui concerne les habitudes de consommation ou à l'augmentation de l'activité des compagnies aériennes au Mexique en tant que pays hôte. D'un point de vue fondamental, il ne faut toutefois pas s'attendre à un impact significatif ou durable sur les marchés obligataires.