L’offensive contre la richesse et la lutte contre les inégalités se nourrissent d’une opinion très répandue: La chance jouerait un rôle considérable dans la réussite. «Ceux qui partagent cette vision souhaitent que la main bien visible de l'État redistribue la richesse d'une manière qui leur semble juste, puisque la main invisible de la chance l'a répartie de façon inégale», observe Joshua Mawhorter, sur le blog de l’Institut Mises. En accusant la chance sans preuve et sans évaluer son rôle, on délégitimise les richesses. De cette façon, les avocats de l’égalitarisme ouvrent la porte aux expropriations et aux subventions. La fortune de Jeff Bezos, patron d’Amazon, ou d’autres grands entrepreneurs, est-elle le fruit de la chance? Que disent les économistes?
Il serait déplacé d’ignorer le rôle de la chance dans la réussite. Le hasard et le talent sont déterminants, note le prix Nobel Friedrich Hayek, mais la tentative d’élimination du hasard du marché afin de viser une égalité de résultats nécessiterait une planification centrale et une coercition totale, poursuit-il dans son bestseller «La route de la servitude». La chance joue un rôle, mais certains individus savent mieux la provoquer que d’autres, grâce à leur travail, note l’économiste Robert Frank dans «Success and Luck».
Quelle chance?
D’ailleurs, de quelle chance parle-t-on? Pour Mawhorter, ceux qui insistent sur la part de chance «ne font souvent pas référence à un véritable hasard chaotique ou à une force imprévisible qui s'immisce dans une situation, mais plutôt au fait qu'il existe une part d'inconnu, d'incertitude ou de risque dans chaque action et chaque résultat.» Les libéraux tels que Mawhorter leur répondent que ces analyses «tiennent à une mauvaise compréhension de l'incertitude, du risque et de l'action humaine, au problème de la connaissance». Le centre du débat porte donc sur l’importance de l’action humaine, de la capacité à évaluer les causalités. Le hasard joue son rôle, mais selon Ludwig von Mises, «dans un monde dépourvu de causalité et de régularité des phénomènes, il n'y aurait pas de place pour le raisonnement et l'action humaine.»
«Les avocats de l’égalitarisme ouvrent la porte aux expropriations et aux subventions.»
Nous ne parlons pas du hasard passionnément recherché par Dostoïevski dans «Le joueur». Comme l’écrit Stefan Zweig à propos de l’auteur russe (Vies d’écrivains, 864 p, La Collection, 2026). Rouge ou noir? Le joueur y trouve «la tension concentrée en cet éclair de douleur ou de jouissance qui est à l’image de son caractère». Tout sépare l’entrepreneur dans sa compréhension du risque et le joueur qui vise, selon Zweig, la «volupté de l’existence».
Face à la difficulté à évaluer la chance, la tentative d’un transfert à l’Etat de la quête d’équité et de l’effacement de la part de «chance» ne conduit qu’à omettre que les connaissances des autorités sont limitées. Comment pourraient-elles évaluer les préférences subjectives des individus et quantifier la chance? Les variables qui interviennent sont trop nombreuses. L’évaluation de la chance elle-même est impossible à quantifier, selon Mawhofer.
Des revenus «justes»
Le hasard peut certes intervenir dans une décision, mais cela ne rend pas ses conséquences injustes. L’essayiste David Gordon, également de l’Institut Mises, avance que «même si, d'un point de vue moral, vous ne méritez pas de tirer profit de vos talents naturels, vous avez droit à votre richesse et à vos revenus supérieurs, pour autant que vous les obteniez grâce à un système juste d'acquisition et de transfert de la propriété.»
Celui qui profite de la chance court toutefois certains risques, tels que celui de surestimer ses capacités. L’économiste suisse Bruno S.Frey, réputé pour ses recherches sur l’économie du bonheur, s’est penché sur ce sujet. Il met en garde contre la sélection par le concours parce que ce mécanisme crée un risque d’arrogance et d’hubris (dans The Rationality of Qualified Lotteries, Wiley, 2022).
Non seulement le hasard joue un rôle, mais il serait même recommandé de l’introduire davantage dans certaines décisions. Bruno S. Frey propose de faire appel au hasard dans certains choix à travers l’introduction du tirage au sort afin de lutter contre le lobbying, le népotisme et le favoritisme (Dealing with Randomness, IMR Press, 2019). L’économiste suisse et sa collègue Margit Osterloh plaident également en faveur de loteries pour attribuer des sièges politiques, redonnant ainsi une chance aux idées non conventionnelles et aux profils atypiques.
Le mérite de Jeff Bezos
Le mérite des plus fortunés est certes de plus en plus matière à débat, notamment sur le thème de la fiscalité. «Jeff Bezos a bien mérité sa fortune», répond récemment Elodie Messéant sur le site de Contrepoints. Elle reprenait la thèse de Marian Tupy présentée dans le Wall Street Journal et pour qui «le véritable sujet n’est pas le montant de sa richesse, mais le temps qu’Amazon permet d’économiser à des centaines de millions de consommateurs.» Le leader mondial du eCommerce s’est en effet développé non par la contrainte mais par des achats volontaires de services motivés par des gains de temps, de réduction de déplacements et de frais. Comment alors tenter d’évaluer ce gain de temps pour la société? Tupy, membre de l’Institut Cato, «propose alors un calcul inspiré des travaux de l’économiste et prix Nobel William Nordhaus, selon lequel les innovateurs ne captent qu’environ 2% de la valeur qu’ils créent. Si la fortune de Bezos atteint 275 milliards de dollars, cela signifierait qu’Amazon aurait généré près de 13,8 trillions de dollars de valeur pour la société.» La contribution de milliardaires tels que Jeff Bezos à la société ne se mesure en tout cas pas aux montants qu’ils versent aux oeuvres philanthropiques. L’apport de leur groupe à la société devrait limiter l’appétit fiscal de certains milieux.