D’ailleurs, cela fait déjà plusieurs mois – voire davantage dans le cas d’Albert Edwards, «Mister Permabear», dont les analyses méritent néanmoins toujours une lecture régulière en raison de ses arguments originaux – que les opérateurs s’opposent sur le caractère soutenable du rallye boursier. Certains martèlent le message d’une bulle proche de l’implosion, tandis que d’autres tempèrent les craintes les plus pessimistes en soulignant l’ampleur de la révolution que représente l’intelligence artificielle pour l’économie.
Nous n’avons nullement l’intention de trancher ce débat ici. En revanche, il peut être utile de s’intéresser aux commentaires de la Banque des règlements internationaux (BIS) dans sa revue annuelle. Celle-ci met en lumière les risques associés aux investissements massifs dans l’IA, lesquels pourraient, selon elle, contribuer à conduire l’économie mondiale vers une récession. L’étude est facilement accessible pour ceux qui souhaitent en prendre connaissance.
Revenons à nos moutons, en l’occurrence la question de savoir si nous ne sommes pas entrés dans une phase d’exubérance sur les marchés boursiers.
À cet égard, la dernière enquête de Bank of America auprès des gestionnaires de fonds délivre un message qui devrait, selon les auteurs, inciter les investisseurs à adopter une attitude plus raisonnable dans leur positionnement sur les actions.
Réduire la voilure de façon intempestive avant les publications de résultats peut s’avérer dangereux, car rien n’indique à ce stade que celles-ci seront décevantes.
Les signes d’une forme d’exubérance se multiplieraient. Les liquidités détenues par les fonds interrogés, qui gèrent environ 500 milliards de dollars, se situent à des niveaux historiquement très faibles (3,6%). La proportion d’investisseurs surpondérant les actions américaines atteint son plus haut niveau depuis la fin de 2024. Le nombre de gestionnaires surpondérant les actions, toutes régions confondues, a encore progressé de quatre points en un mois pour atteindre 42%. Enfin, l’indicateur Bull/Bear de Bank of America a atteint un niveau considéré comme extrême.
Tous ces éléments conduisent les auteurs de l’étude à recommander une attitude plus prudente sur les marchés, dans une logique «contrariante» selon laquelle, lorsque les positionnements deviennent trop consensuels, il convient d’en profiter pour… faire l’inverse.
Nous aimerions tous que les choses soient aussi simples. Cela est d’autant plus vrai que nous entrons dans la saison des résultats du deuxième trimestre, avec un pic de publications attendu entre la dernière semaine de juillet et la première d’août.
Or, ce sont bien les résultats publiés par les entreprises, et surtout leurs perspectives («guidance»), qui constitueront les juges ultimes de la nature du rallye que nous connaissons actuellement. Celui-ci a notamment poussé les investisseurs à se ruer sur les fournisseurs d’outils et d’infrastructures nécessaires au développement des modèles d’intelligence artificielle.
Agir de manière contrariante n’est cependant pas sans risque. Réduire la voilure de façon intempestive avant les publications de résultats peut s’avérer dangereux, car rien n’indique à ce stade que celles-ci seront décevantes. La publication d’ASML, hier, s’est d’ailleurs révélée plutôt rassurante, et le titre en a largement profité en Bourse.
Par ailleurs, l’enquête de Bank of America reflète le positionnement moyen des gestionnaires et ne correspond pas nécessairement à l’allocation détenue par chacun d’entre nous. Les enseignements qui en ressortent doivent donc être appréciés avant tout à l’aune du risque spécifique contenu dans chaque portefeuille, et non de manière générale. La réaction ne peut être la même pour un investisseur massivement exposé aux thèmes dominants du marché que pour celui dont l’exposition aux actions est plus largement diversifiée.
En conclusion, qu’une forme de complaisance existe sur les marchés est indéniable. Cela est d’autant plus vrai que les conditions géopolitiques demeurent instables et que les perspectives monétaires à moyen terme se sont détériorées au cours des derniers mois, qu’on le veuille ou non. À l’inverse, le contexte conjoncturel mondial se révèle plus résilient face aux chocs exogènes que ne l’avaient envisagé de nombreux opérateurs il y a encore quelques mois. Le cycle vieillit, mais il n’est pas encore mort.
Je ne sais donc pas si l’exubérance a gagné les marchés boursiers. En revanche, le rapport de la BIS prend tout son sens dans ce contexte, car une chose est certaine : le rallye actuel ne résisterait pas à une disparition brutale du cycle conjoncturel.