L’IA fait peser une double menace sur les retraites

Emmanuel Garessus

3 minutes de lecture

Si l’IA interroge l’idée même de retraite, à court terme, la concentration des plans de retraite sur la Big Tech fait débat.

 

Les effets de l’IA sur la société sont chaque jour plus apparents. Et ils s’accélèrent puisqu’en mars, les ventes mondiales de semi-conducteurs ont augmenté de 79%. L’IA ne remettra pas seulement en question les perspectives d’emplois mais aussi les systèmes de retraite. Comment pourrait-il en être autrement si l’IA permet de faire reculer la mort, comme l’écrivent Laurent Alexandre et Alexandre Tsicopoulos dans «Vivre 1000 ans» (Ed.Buchet Castel, 304 pages, 2026). Est-ce de la science fiction? Les patrons de la tech sont persuadés de la révolution industrielle et sociétale qui nous attend. Les auteurs citent par exemple Demis Hassabis, prix Nobel de chimie en 2024 et patron des IA de Google, qui estime qu’entre 2035 et 2040, l’IA pourra stopper le vieillissement et guérir la totalité des maladies humaines. Elon Musk appuie cette idée puisqu’il affirme que la mort n’est «qu’un problème d’ingénierie facile à régler». Nous y reviendrons plus loin dans cet article.

A plus court terme, une autre menace pèse sur les retraites, du moins aux Etats-Unis. Les plans d’épargne retraite américains 401K, qui sont l’équivalent de notre 2e pilier, courent un risque majeur. Leur sort est très fortement dépendant de l’évolution d’une poignée d’actions technologiques depuis que le Top 10 de l’indice représente 40% de la capitalisation boursière américaine, selon Hera Hyeonseo Lee, de la Binghamton University, dans un article pour Pro Market, un forum sur la politique de la concurrence de la Chicago University Booth School of Business.

Une gestion passive risquée

Les comptes d’épargne retraite sont le plus souvent investis dans des fonds à date cible («Target-date funds), des fonds diversifiés qui par design sont liés à un indice boursier et dans lesquels la partie obligataire augmente avec l’âge. La loi prévoit que les fonds à date cible soient l’option d'investissement par défaut. La décision d’investissement n’est donc plus que le résultat d’un automatisme et non d’une décision. Hera Hyeonseo Lee observe qu’ «en 2024, 61% des régimes gérés par Vanguard avaient adopté l'adhésion automatique, atteignant ainsi un taux de participation de 94% parmi ces régimes. 84% des participants détenaient des actifs dans des fonds à date cible, et 71% des investisseurs dans ces fonds y avaient placé la totalité de leur compte.» Le système de retraite a ainsi créé une base structurelle de soutien à l’IA: Des «actionnaires involontaires dont les intérêts concrets sont désormais liés à la croissance continue d'une poignée d'entreprises technologiques».

«Le Top 10 de l’indice représente 41% de la capitalisation, contre 19% en 2015.»

Ce risque de concentration ne se rencontre heureusement pas en Suisse dans l’épargne du 2e pilier, puisque les risques n’y justifient pas des ajustements fondamentaux, selon une étude de PPCmetrics de l’année dernière. Mais aux Etats-Unis, ce mécanisme automatique géré selon une approche passive est un risque majeur.

Cette concentration rend potentiellement explosive une correction de l’indice boursier et surtout de la technologie. Le Top 10 de l’indice représente 41% de la capitalisation, contre 19% en 2015. Une chute de la tech pénaliserait l’épargne retraite. Mais l’affaire n’est pas que boursière.

Une décision du gouvernement de provoquer la scission d’un géant de la tech à des fins de concurrence aurait un fort impact sur la retraite de nombreuses personnes. L’impact sur les retraités influencerait forcément les décisions des autorités. L’argent de la retraite, selon l’article, devient alors une protection pour les géants de la tech.

Selon Pro Market, la diminution séculaire de la part du salaire dans le revenu national (54% à la fin 2025), au profit du capital, accroît d’autant plus l’importance du rendement de l’investissement des salariés. Selon un mécanisme assez pervers, les salariés qui courent le plus de risque de perdre leur emploi à cause de l’IA sont ceux qui dépendent le plus des rendements de leurs investissements dans la technologie pour compléter leur salaire.

Face à ces nombreux risques, l’auteur propose trois options: 1. dissocier la retraite des marchés financiers en renforçant la sécurité sociale ou en garantissant un revenu de retraite. 2. repenser la composition des indices afin qu'aucun secteur ne domine la composition par défaut. 3. offrir aux travailleurs de véritables possibilités de se retirer des fonds dans lesquels ils sont automatiquement placés.

«Si la vie se prolonge massivement, l’effort de long terme perd son intérêt.»

A long terme, la retraite a-t-elle un avenir?

Mais que seront les systèmes de retraite si l’IA permet de fortement prolonger l’espérance de vie, comme l’annoncent le chirurgien Laurent Alexandre et l’essayiste Alexandre Tsicopoulos? 

Dans le monde de l’IA, le salut vient d’un saut de productivité et non d’un contrat social, selon les auteurs: «L’Etat-providence devient un détail administratif dans un monde où les biens et services seraient produits quasi gratuitement par des machines». 

L’épargne retraite n’est encore utile que dans la phase intermédiaire, celle de la mutation économique vers le monde de l’IA. Pour les auteurs, le plus grand risque est celui d’«un revenu qui se dissout et des protections sociales qui se vident». 

Aujourd’hui, toutes les incitations encouragent à épargner pour la dernière partie de notre vie. Si la vie se prolonge massivement, l’effort de long terme perd son intérêt. Les leaders de l’IA proposent un revenu universel élevé. Mais, pour Alexandre et Tsicopoulos, «la retraite telle que nous la connaissons devient incohérente. Incohérente économiquement (qui paie?, mais aussi culturellement. Que signifie se retirer quand on peut vivre encore longtemps en bonne santé?»

Pour les auteurs, dans ce scénario, une vie longue n’est plus une «accumulation infinie de pouvoir et de statut». Tout est à réinventer, à commencer par la notion de temps de travail. Pour eux, c’est une chance d’avoir une vie moins fataliste et plus inventive. «Il va falloir inventer des institutions pour des vies où l’on apprend plusieurs fois, où l’on travaille par cycles, où l’on se retire partiellement, où l’on change de rôle, où l’on recommence.» Mais cette approche est très minoritaire. Selon un sondage Odoxa pour Le Figaro Magazine, 56% des sondés ne voudraient pas vivre au-delà de 150 ans. Ils ne le voudraient pas même en bonne santé. Les trois quarts des sondés (71%) y voient même «un cauchemar pour l’humanité». Les leaders de l’IA, et Laurent Alexandre, ont pourtant eu raison jusqu’ici dans les progrès annoncés de l’IA. Qui aura raison? Ce qui paraît de la science-fiction se heurtera-t-il à la démocratie?

A lire aussi...