Bitwise est un gérant d’actifs global spécialisé dans les crypto avec plus de 15 milliards de dollars d’actifs sous gestion pour plus de 100 employés. Basé à New-York, il se développe depuis cinq ans en Europe. Il s’avère particulièrement innovant, ayant créé le premier fonds indiciel crypto et ayant introduit le staking d’ETP indiciels en Europe. Il offre à la fois des travaux de recherche et des conseils sur la crypto ainsi que des fonds sur le bitcoin, l’ethereum, des paniers de crypto monnaies et un sur l’or et le bitcoin. Bradley Duke, basé à Londres, qui en est Managing Director et le responsable pour l’Europe, répond aux questions d’Allnews sur sa stratégie et sa vision des cryptos:
Quel devrait être le développement le plus important ces 12 prochains mois dans la crypto? Est-ce celui du Stablecoin?
Le Stablecoin fait penser au pétrole pour l’ancien monde. Il rend possible d’innombrables transactions. Mais pour ces 12 prochains mois, le plus passionnant devrait venir des agents d’IA, à savoir des paiements agentiques (transactions initiées et exécutées de manière autonome par des agents d’IA pour le compte d'un utilisateur, ndlr). Nous avons commencé à utiliser l’IA dans la résolution de problèmes complexes, même dans des environnements difficiles, dans la production de modèles d’affaires, la rationalisation des opérations. Lors de la prochaine étape, les investisseurs donneront à ces agents d’IA accès à une partie de leur fortune si bien qu’ils pourraient prendre des décisions au nom de l’investisseur. Je pense à l’organisation d’un voyage par exemple à Madrid, y compris le choix du vol et de l’hôtel, et qui serait payé avec des cryptos.
Pourquoi?
Ces agents d’IA n’auront pas les réticences des humains à utiliser le bitcoin et l’ethereum. Les agents d’IA ne peuvent pas dire qu’ils n’aiment pas les cryptos. Avec les cryptos, ils peuvent faire des paiements 24h par jour, durant tous les jours de la semaine, et en faire le règlement instantanément, le tout à un meilleur coût. Les agents d’IA ne peuvent pas utiliser votre image pour vous reconnaître ou votre empreinte digitale pour un paiement. Ils préfèrent la crypto. Quand les agents d’IA seront utilisés pour vos investissements, les changements seront énormes. On peine à en imaginer les conséquences.
C’est pourquoi le marché des Stablecoins, l’investissement dans la crypto par internet, l’investissement tokenisé, tout cela n’est que le début. A un moment, les agents d’IA feront du trading entre eux. Cela pourrait venir plus vite qu’on ne le croit.
Est-ce que le marché deviendra efficient à ce moment-là?
Oui, à part pour les précurseurs qui saisiront des opportunités d’invetissement ou des possibilités d’arbitrage, le marché deviendra plus efficient et l’Alpha diminuera. Les règles de la finance seront brisées.
«Ces agents d’IA n’auront pas les réticences des humains à utiliser le bitcoin et l’ethereum.»
Quel est le potentiel du Carry Trade au sein de la crypto et pour quelle classe d’actifs?
Le Carry Trade (portage) est très attractif. Il est possible de l’effectuer avec la plupart des monnaies cryptos, en fonction de la liquidité des différents marchés de Futures. Il est par exemple possible d’obtenir des Spreads très attractifs entre des positions «long» sur le bitcoin et «short» sur les small & mid caps. Nous effectuons ces transactions depuis 5 ans avec succès pour le bitcoin, l’ethereum et Solana. La condition à remplir est d’avoir un marché de Futures régulé.
Quel sont vos objectifs avec la possible reprise du Superstate Crypto Cary Fund pour 267 millions de dollars?
Il s’agit d’un fonds «cash & carry», qui effectue aussi du «staking», ainsi que des stratégies sur les T-Bills, mais c’est surtout une entrée dans la gestion de fonds «on-chain». Superstate est un partenaire majeur. Nous sommes impatients d’avancer sur ce dossier. Il en est aussi de même des fonds tokenisés, un secteur très prometteur.
Nous constatons que les fonds affluent vers la gestion «on-chain», vers les bitcoins, vers les stablecoins tels que le dollar US. Plus les capitaux affluent vers des stratégies décentralisées (DeFi), et plus on aura besoin de l’asset management «on-chain», à l’image des Vaults et des fonds tokenisés.
Est-ce que l’avenir appartient au lancement de nouvelles innovations ou plutôt à des fusions?
Bitwise a repris plusieurs sociétés ces dernières années. Nous poursuivrons cette stratégie dans un espace qui se développe rapidement. Elle nous permet d’intégrer des talents et des savoirs.
Regardez la croissance des transactions en stablecoins. Elles dépassent déjà la combinaison des transactions avec Visa et Mastercard. Cela signifie que de plus en plus de richesses seront «on-chain». La solution n’a pas toujours besoin d’être liée à une innovation. Les investisseurs veulent continuer d’investir dans des produits classiques, comme l’or ou les obligations d’Etat, à travers de l’or tokenisé ou le S&P 500 tokenisé. Mais il existe des opportunités dans des innovations, à l’image du Superstate Carry Fund.
Où générez-vous le plus de revenus en Europe?
Nos revenus européens proviennent principalement des ETP, et aussi des activités de staking, par exemple avec l’ethereum et Solana. Nous sommes des leaders mondiaux dans ce domaine à travers Bitwise «on-chain» business solutions.
Comment vous développez-vous en Europe?
La stratégie de développement de Bitwise en Europe comprend trois axes. Initialement il s’agissait de racheter une ancienne société, ETC Group, dont j’étais co-fondateur en 2019. Bitwise l’a reprise en août 2024, avec l’ensemble de ses fonds, de ses équipes et de ses produits, puis elle a changé son nom. La fusion était aisée compte tenu de la similarité des deux sociétés, notamment sur le plan de la culture, l’une étant aux Etats-Unis, l’autre au Royaume-Uni.
Le deuxième axe a consisté à renforcer la notoriété de notre marque en Europe, elle qui était déjà très forte aux Etats-Unis. Nous avons ainsi organisé de nombreuses conférences, des discussions telles que cette interview, et nous avons publié des travaux de recherche. Nos équipes produisent beaucoup d’analyses sur le bitcoin et l’ethereum et des documents pédagogiques sur les cryptos, le modèle d’affaire, l’argumentaire d’investissement, à l’aide d’indicateurs d’évaluation, ainsi que des analyses de portefeuille quand l’on y ajoute le Bitcoin.
Finalement, nous nous développons en Europe à l’aide des experts que nous avons sur place, qui parlent les langues locales et maîtrisent les usages locaux.
Notre mission consiste à aider les investisseurs tout au long de leurs investissements dans les cryptos, à répondre à leurs questions et à leur fournir des analyses. Nous avons une équipe de 4 personnes pour la région germanique (DACH), des spécialistes qui parlent français, d’autres italien. Nous avons un bureau à Londres mais nous sommes un émetteur allemand, basé à Francfort, et sous la surveillance et l’autorité de la BAFIN.
«L’ajout de cryptos à un portefeuille accroît le ratio de Sharpe sans modifier sa volatilité.»
Quelle est votre opinion à l’égard du marché suisse?
La Suisse est un pays remarquable dans la crypto, un pionnier où le régulateur s’est révélé pragmatique, raisonnable et prospectif. Il a pris des décisions sensées, par exemple pour réguler la question du Custodian dans la Crypto et celle de la licence bancaire. C’est pourquoi l’écosystème a nettement progressé, y compris en termes d’emplois, et pas seulement dans la Crypto Valley à Zoug.
La Suisse et l’Allemagne sont les deux pays européens pionniers dans la crypto, qui excellent et donnent confiance aux investisseurs. Un cadre réglementaire raisonnable rend les investisseurs plus sereins.
Il en résulte une activité significative, beaucoup de trading et l’émergence de nombreux fonds liés à la crypto. Cela contraste avec des régions où l’adoption est plus lente, comme en France et au Royaume-Uni, où le régulateur est plus prudent et l’activité d’investissement privé et institutionnel nettement plus modeste.
Qu’en est-il de l’écart entre l’Europe et des Etats-Unis qui ont le clair soutien de Donald Trump?
Il existe une grande différence. Aux Etats-Unis, les premiers ETF cryptos ont été lancés avec la précédente administration, en janvier 2024 sur le bitcoin et l’ethereum. La SEC a longtemps fait obstacle au développement de la crypto, n’amenant pas le cadre réglementaire souhaité par la branche mais créant des litiges avec des sociétés cryptos. Tout a changé en janvier 2025 avec la démission de Gary Gensler de la présidence de la SEC. Actuellement, l’administration a créé la loi dite Genius Act susceptible de créer le cadre réglementaire espéré et il devrait être approuvé prochainement, probablement le 4 juillet. Les perspectives sont favorables aux Etats-Unis. Même un changement d’administration et l’arrivée d’un président démocrate ne devraient pas remettre en cause cette évolution compte tenu de la maturité qu’a atteinte la crypto aux Etats-Unis. Toutes les grandes sociétés financières, de Morgan Stanley à JP Morgan en passant par Goldman Sachs, y compris Coinbase, l’un des plus grand Custodians au monde, ont développé leurs activités dans ce domaine et ont créé beaucoup d’emplois. Quoiqu’en soit les opinions personnelles, un retour en arrière est hautement improbable.
Et en Europe?
Les Etats-Unis sont une superpuissance avec un pays, une langue, une autorité de régulation, mais en Europe la situation est plus complexe. Chaque pays dispose de son régulateur, parfois de sa propre monnaie, et un bloc en son sein, l’UE, un autre bloc, celui de la zone euro. La Suisse et le Royaume-Uni sont en dehors de ce bloc, mais ce sont des centres financiers majeurs. Cet environnement est plus difficile. Mais l’Europe a fait un grand pas avec MiCA (Markets in Crypto-Assets), entré en vigueur en 2025, qui apporte un cadre sérieux aux investisseurs. Un MiCA 2 devrait lui succéder dans deux ans et apporter de nouveaux niveaux de protection.
Les grands groupes financiers comme BlackRock se développent dans la crypto. Est-ce par opportunisme ou plus fondamental? Sont-ils vos concurrents?
BlackRock est un concurrent. C’est le plus grand gérant d’actifs au monde. Son ETF sur le bitcoin est l’un des produits à la plus forte croissance de l’histoire. Le comportement de BlackRock n’est pas opportuniste. Je pense que BlackRock continuera à investir dans cet écosystème et lancera d’autres produits cryptos parce qu’il voit que le marché le désire.
Nous sommes complètement différents de BlackRock. Bitwise est uniquement un gérants d’actifs cryptos. Nous nous limitons à l’écosystème crypto. Nous sommes des spécialistes, effectuons l’analyse de portefeuille, expliquons comment introduire les cryptos dans un portefeuille équilibré. Tous les employés de Bitwise veulent aider les investisseurs à comprendre les cryptos. La situation est différente chez BlackRock, qui vend aussi bien les marchés émergents que d’innombrables autres thèmes et régions géographiques. Il ne peut pas être expert en tout. Nous nous considérons comme des spécialistes, plutôt que des généralistes. C’est la raison pour laquelle nous avons notre place et pour laquelle notre croissance a été si forte. Les investisseurs ont en effet besoin d’un soutien. Supposez que vous soyez un CIO ou un gérant de portefeuille qui essaie d’allouer des capitaux depuis 20 ans. Vous êtes un expert en actions et obligations ainsi qu’en diverses régions et subitement un nouveau produit apparaît. Ce CIO n’a aucune envie de paraître stupide. Il ne peut plus ignorer la crypto. D’ailleurs les premiers à se lancer surperforment. L’ajout de cryptos à un portefeuille accroît le ratio de Sharpe sans modifier sa volatilité. Une augmentation de 3 à 6% améliore réellement la performance. Notre consiste à les aider, par de la recherche et de la formation. Nous montrons les problèmes que les cryptos peuvent résoudre, leur valorisation à travers différents modèles.
Avez-vous l’intention d’aller dans la gestion active?
Bitwise est déjà présent dans la gestion active aux Etats-Unis, à travers Bitwise Asset Management, basé à New-York. Ses activités portent sur les titres, comme les ETF actifs, un fonds multi-stratégie et des Separately Managed Accounts (SMA). L’assortiment est donc vaste destiné à générer un rendement à partir des cryptos. Nous avons enfin des Curated Vaults, c’est-à-dire des coffres à rendement composé gérés par des curateurs tiers. Nous offrons donc la gestion on-chain, et nous utilisons la technologie blockchain pour gérer des actifs de façon décentralisée. Cela devrait être l’avenir de l’asset management. Nous parlons alors d’on-chain funds. Notre bureau de Londres offre aussi des stratégies actives.
Quel portefeuille recommanderiez-vous à un investisseur privé?
Cela dépend naturellement de votre horizon temporel, votre profil de risque, de vos objectifs d’investissement, qu’il s’agisse de préserver le capital, de se protéger contre l’inflation, de faire fructifier le capital, de générer des revenus. Je recommanderais aux investisseurs en bitcoins d’avoir un horizon à long terme. Le risque existe qu’avec une approche à court terme l’investisseur se brûle les doigts avec un actif volatile. L’approche idéale dans la crypto est celle du «Buy and Hold» et certainement de ne pas ignorer le bitcoin. L’ethereum est également remarquable actuellement, spécialement dans le contexte de la forte croissance des Stablecoins. Les deux tiers des Stablecoins fonctionnent sur une blockchain ethereum. L’investisseur doit en être conscient. Mais je ne donne pas de conseils d’investissement. Je ne peux que recommander d’au moins étudier le bitcoin et l’ethereum et d’allouer son capital avec un horizon à long terme.