Craintes, fondamentaux et détermination

Ben James, Baillie Gifford

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La transformation de l’industrie du logiciel n’implique pas nécessairement une destruction de valeur, bien au contraire.

 

Comme chaque investisseur le sait, il arrive que le marché soit tellement obnubilé par les résultats des trimestres à venir qu’il en vienne à négliger la réalité des entreprises. C’est le cas aujourd’hui. Ce qui a commencé comme un malaise vis-à-vis de certains acteurs du segment des logiciels aux Etats-Unis s’est transformé en une vague de ventes massives des titres du secteur du numérique, des données et plus généralement de la technologie. Il est de plus en plus fréquent d’attribuer un risque identique à toutes ces entreprises alors qu’elles peuvent avoir des modèles économiques, des positionnements concurrentiels ou des stratégies de création de valeur très différents. Une telle vision est trop simpliste.

Dans le contexte actuel d’incertitude et d’évolution du discours ambiant, le marché donne la préférence à tout ce qui paraît stable, prévisible et sûr. Ce phénomène se reflète très clairement dans la divergence des performances des secteurs énergie d’un côté et logiciels et services de l’autre. Depuis le mois de septembre 2025, le secteur énergie du S&P 500 a progressé d’environ 40% alors que celui des logiciels et services a reculé de plus de 20% (données au 31 mars 2026).

Duolingo est confrontée au feu de la critique de la traduction automatique alors que sa direction s’efforce de trouver un compromis rationnel entre l’augmentation du nombre des utilisateurs et le niveau d’engagement. 

La fermeture du détroit d’Ormuz a fait grimper le prix de l’énergie et les valeurs du secteur ont été les premières à en profiter tant sur le plan de leurs chiffres d’affaires que sur celui de leurs bénéfices. Le discours selon lequel «l’IA tue l’industrie du logiciel» laisse supposer que les entreprises du secteur vont voir leurs fondamentaux s’effondrer à mesure que l’IA progresse.

Pourtant malgré la récente faiblesse des cours des titres de croissance américains que nous détenons en portefeuille, nous ne constatons aucune détérioration de leur activité et, pour la plupart d’entre eux, c’est plutôt le contraire. Par exemple, ils continuent d’afficher une croissance impressionnante de leurs chiffres d’affaires, de l’ordre de 20% en moyenne en 2026. Leurs prévisions de ventes moyenne pour l’année 2026 ont progressé ces six derniers mois et leur rentabilité s’améliore. Autrement dit, leur situation opérationnelle est bien meilleure que le discours ambiant et le marché ne le laissent entendre. Cette distinction est d’importance: le recul des cours peut être en bonne partie imputé à une compression des valorisations plutôt qu’à une détérioration des fondamentaux.

Comment l’expliquer?

La réponse est évidente. Le marché tente de faire face à une mutation technologique qui est bien réelle, mais il le fait de manière trop simpliste. Le fait que l’IA entraîne une transformation de l’industrie du logiciel ne peut être remis en question. Pour autant, ce changement ne réduit pas la valeur globale d’une entreprise, mais il revisite les priorités.

Pour illustrer ceci, pensons système: lorsqu’un goulet d’étranglement saute, un autre tend à se former ailleurs. Un tel changement ne va pas diminuer la valeur de l’infrastructure sous-jacente du système, de ses processus ou de ses points de commande, il peut au contraire l’augmenter. De nombreuses entreprises ne se contentent pas de faire du «logiciel» au sens large. Elles occupent des positions stratégiques dans le processus de production en facilitant les transactions, en gérant la logistique, en contrôlant les accès, en captant des données exclusives et en contribuant à ce que les décisions se concrétisent de manière fiable. Dans un monde où l’IA est omniprésente, un tel positionnement pourrait gagner en valeur. C’est la raison pour laquelle l’humeur actuelle du marché paraît trop pessimiste.

Des incohérences du marché

Par exemple, les excellents résultats de DoorDash ont été éclipsés par les inquiétudes concernant ses nouveaux investissements ainsi que par le fait que la rentabilité de ses nouveaux marchés se fait attendre. L’entreprise Duolingo se trouve confrontée au feu de la critique de la traduction automatique alors que sa direction s’efforce de trouver un compromis rationnel entre l’augmentation du nombre des utilisateurs et le niveau d’engagement. CoStar Group, le fournisseur américain de services d’information pour l’immobilier commercial, qui dispose d’un positionnement solide et a décidé de réinvestir à partir de cette position de forte, a vu son cours baisser du fait de l’impatience de ses investisseurs en matière de bénéfices. Ces trois entreprises sont très différentes et ne devraient pas être analysées de la même manière. Pourtant, c’est de plus en plus souvent de cette manière que le marché procède.

Le discours actuel recèle une autre incohérence. D’un côté, les investisseurs s’inquiètent des dépenses d’investissement excessives consacrées à l’IA. De l’autre, ils craignent que la puissance de cette dernière ne fasse disparaître les acteurs historiques du secteur du logiciel. Les deux ne peuvent être vrais simultanément. Si l’IA ne se justifie pas sur le plan économique, il est peu probable qu’elle détruise des entreprises bien établies. Par contre, si elle possède une puissance transformatrice, sa valeur devrait profiter non seulement aux entreprises qui développent l’infrastructure, mais aussi à celles qui la déploient efficacement dans les processus de parcours clients.

C’est la raison pour laquelle notre enthousiasme actuel contraste nettement avec la vision actuelle. Nous ne sommes pas optimistes à cause des performances récentes, qui n’ont pas été satisfaisantes, mais parce que l’écart entre les cours et la réalité de l’activité économique des entreprises paraît exceptionnellement important. Les biens de consommation courante ainsi que d’autres secteurs «matériels» que le marché estime être à l’abri de l’impact de l’IA ont connu une revalorisation, dynamique qui s’est traduite par une rotation sectorielle sur la bourse américaine.

Le secteur informatique affiche désormais un PER prévisionnel inférieur à celui des biens de consommation courante. Ainsi le secteur le plus dynamique de l’économie américaine et celui qui connaît la croissance la plus rapide est valorisé à un prix dérisoire. Nvidia, dont les ventes augmentent de plus de 60% par an, est échangé sur la base d’un multiple identique à celui de Pepsi, dont la croissance est inférieure à 10%.

Détermination

Des périodes comme celle nous traversons actuellement sont difficiles et mettent à rude épreuve la patience et la ténacité des investisseurs. Mais elles peuvent également s’avérer propices pour la mise en place de positionnements susceptibles d’assurer des performances sur le long terme. Lorsque des entreprises solides subissent de fortes dévaluations sans que leurs fondamentaux se détériorent ou que leurs perspectives s’obscurcissent, notre premier réflexe n’est pas de se retirer automatiquement. Il convient au contraire d’agir avec discernement, de procéder de manière sélective et de rester humble. Pour les investisseurs qui ont un horizon à long terme, ce type de bouleversement n’est en général pas une source d’inquiétude, car c’est souvent dans ces situations que l’on peut générer le plus de valeur ajoutée.

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