Dans le monde actuel, il est devenu essentiel de savoir distinguer entre «l’Histoire avec un grand H» et «l’histoire avec un petit h». Il semble parfaitement clair que le mythe de Sisyphe ne constitue pas un témoignage, tandis que L’Archipel du Goulag en est un. Cette distinction peut toutefois devenir plus complexe lorsque l’histoire s’inscrit dans le contexte de l’Histoire.
En février, le Sénat américain a invité UBS à témoigner lors d’une audition intitulée «The Truth Revealed: Hidden Facts Regarding Nazis and Swiss Banks». Le titre promettait une clarté historique et des révélations spectaculaires rarement rencontrées dans les ouvrages d’histoire, et encore moins dans les archives. La question de savoir si cette audition relevait de l’Histoire ou de l’histoire s’est posée très tôt, lorsque la Suisse était qualifiée de «puissance de l’Axe» dans l’ouverture de l’audition.
En tant qu’ancien négociateur en chef suisse lors du différend entre les banques suisses et organisations juives dans les années 1990, j’ai eu le privilège de contribuer à plusieurs pages de l’Histoire concernant le rôle suisse durant la Seconde Guerre mondiale.
Près de trente ans se sont écoulés depuis la conclusion de l’Accord global de 1999, par lequel les banques suisses ont réglé les prétentions des organisations juives pour un montant de $ 1,25 milliard et cet accord fait désormais lui aussi partie de l’Histoire. Pourtant, en 2025, le président du Congrès juif mondial, Ronald Lauder, a affirmé que l’Accord n’avait pas couvert les comptes nazis et que les organisations juives avaient laissé entre 5 et 10 milliards de dollars «sur la table», faute de disposer de tous les faits à l’époque. Cette affirmation est toutefois trompeuse. La définition d’une «prétention» dans l’accord était formulée de manière extrêmement large, englobant «tous actes, omissions […] prétentions inconnues […] en lien, de quelque manière que ce soit, avec l’Holocauste, la Seconde Guerre mondiale, ainsi que ses causes et ses conséquences». Les comptes nazis entrent clairement dans cette définition ainsi que les faits inconnus. M. Lauder, à l’origine de ces déclarations, siégeait au sein de la commission Volcker, qui a enquêté sur les comptes en déshérence et identifié des avoirs totalisants un peu plus de 30 millions de francs suisses. Homme d’affaires avisé, il ne peut ignorer la disproportion qu’il y aurait à régler une prétention de CHF 31 millions par un accord de $ 1,25 milliard.
L’enquête actuelle dans les archives de Credit Suisse a son origine dans un communiqué de presse, depuis retiré, du Centre Simon Wiesenthal, autre signataire de l’accord de 1999. Ce communiqué annonçait la découverte spectaculaire d’une liste de 12'000 nazis, accusé d’avoir transféré des avoirs auprès de Credit Suisse. L’accord de 1999 n’interdisant nullement aux banques de poursuivre des efforts en matière de responsabilité historique, Credit Suisse a accepté de mandater M. Barofsky afin d’examiner ces allégations.
Résultat: 78 comptes, dont aucun n’avait été ouvert pendant la DGM et dont la majorité n’appartenait pas à des membres du parti nazi argentin, mais à un syndicat ouvrier de droite. L’absence de preuves a, comme souvent dans ce chapitre de l’histoire suisse, été interprétée comme une preuve en soi, et M. Barofsky a poussé à élargir considérablement son mandat. Ce qui avait débuté comme une enquête ciblée sur les membres de deux associations en Argentine autour de la période de la DGM s’est ainsi transformé en une réévaluation totale et une relecture des investigations menées dans les années 1990.
La dernière mise à jour des travaux de M. Barofsky, qui auraient coûté à UBS, selon le témoignage de la banque à l’audition, plusieurs centaines de millions de francs, illustre bien cette évolution. M. Barofsky présente comme révélations majeures des faits historiques établis depuis plus de vingt ans. La capitalisation de la Banque Hofmann, prédécesseur de Credit Suisse, avait déjà été documentée par la Commission Bergier et n’est donc pas un «fait caché». Cette même commission a même consacré un rapport entier de 400 pages aux relations entre IG Farben et IG Chemie, cette dernière étant accusée d’avoir capitalisé la Banque Hofmann. Réduire cette relation hautement complexe, et juridiquement indépendante, à celle d’une simple «filiale» est, d’un point de vue historique, au mieux inexact, au pire délibérément déformant.
Le présent article ne soutient pas que l’histoire de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale ne devrait pas être approfondi. Au contraire, ce sujet mérite d’être approfondi, financé et, surtout, enseigné. Les complexités de l’Histoire exigent une analyse rigoureuse. Ce n’est que de cette manière que nous pourrons tirer les leçons de notre passé et parvenir à distinguer l’Histoire de l’histoire. Cependant, il convient de séparer cette recherche historique des prétentions juridiques qui ont été réglées de manière définitive, juste et adéquate.