Les investisseurs ont longtemps préféré, en Suisse, en Europe et ailleurs, les actions de sociétés sans lien avec l’Etat. Le raisonnement était clair. L’Etat a d’autres objectifs que la maximisation de la rentabilité à long terme la performance des actionnaires. Sa présence a souvent répondu à des objectifs de souveraineté nationale, de maintien de l’emploi et des capacités industrielles. La performance des actions liées à l’Etat a d’ailleurs souvent déçu, par rapport à celles des entreprises privées.Un changement significatif s’est effectué depuis quelques mois avec l’entrée du gouvernement de Donald Trump dans les décisions et dans le capital des sociétés américaines. Cette distorsion de concurrence est-elle durable? Quelle est l’ampleur du phénomène?
L’influence du gouvernement américain devient de plus en plus fréquente. Cette semaine, Donald Trump a par exemple demandé au conseil d’administration de Netflix de se séparer de Susan Rice, l’ancienne conseillère au Conseil de sécurité américain, et qui occupe la fonction d’administratrice indépendante.
Investissements étatiques dans les semi-conducteurs
Ces derniers mois, l’un des exemples les plus flagrants de cet interventionnisme est celui du groupe Intel, dans les semi-conducteurs. Après une année 2024 catastrophique, ce symbole de la Big Tech américaine a nettement surperformé en 2025 (+84%). Le moment du retournement est directement lié à la prise de participation de 10% du gouvernement américain, l’été dernier, pour un montant de 9 milliards de dollars. L’intervention s’est appuyée sur le CHIPS ACT et l’objectif de sécurité nationale. La hausse liée à cette intzervention est motivée par l’attente d’un soutien, quelle qu’en soit la forme. En ce début 2026, le cours d’Intel a toutefois corrigé, même s’il reste plus du double du plus bas de l’an dernier. Après l’euphorie initiale, le marché s’interroge sur les perspectives d’Intel à l’international et sur sa moindre flexibilité stratégique depuis que l’Etat en est un actionnaire significatif. Ces doutes persisteront-ils?
L’Institut Cato, l’un des principaux laboratoires d’idées libéraux, publie une longue et très critique analyse du phénomène, «Conspicuous Fist of Trump’s State Corporatism», dans l’édition d’hiver de Free Society. L’analyse porte sur cette présence de plus en plus lourde dans les entreprises de secteurs aussi divers que les semi-conducteurs, la défense ou les matières premières. Qui oserait encore parler d’une économie libérale?
Avec Donald Trump, le laisser-faire d’Adam Smith paraît plus éloigné que jamais. Quelques exemples? Selon Cato, sous la présidence de Donald Trump, l’Etat a pris une participation dans 12 sociétés privées cotées, souvent pour y devenir le premier actionnaire. Il a aussi pris une «Golden Share» dans US Steel pour peser sur ses décisions ainsi que demandé à Nvidia et à d’autres groupes de semi-conducteurs de réduire leurs ventes en Chine.
«Ces derniers mois, l’un des exemples les plus flagrants de cet interventionnisme est celui du groupe Intel, dans les semi-conducteurs».
«Ce corporatisme d’Etat est sans précédent et il dépasse les mesures telles que les subventions et les autres favoritismes législatives», juge l’institut Cato. Il est évident que les précédents présidents ont également, et très lourdement, pesé sur les choix des entreprises, notamment dans le sillage des crises financière ou du covid. Qu’il suffise de penser à la mal-nommée Inflation Reduction Act, qui a imposé de fortes distorsions dans les choix énergétiques et environnementaux. Pour son auteur, «ces politiques soulèvent bien sûr des préoccupations économiques et politiques, mais elles sont fondamentalement différentes du corporatisme d’Etat qui confère au gouvernement fédéral un intérêt continu, direct et, dans la plupart des cas, financier dans les activités quotidiennes d'une seule entreprise, le cours de son action en bourse et son succès ou son échec final, et ce, en vertu d'une autorité juridique très limitée (voire inexistante).» L’interventionnisme de Trump est aussi plus «coercitif».
Investissements aussi dans les terres rares
L’impact de ces restrictions ne peut être positif en termes d’innovation, de productivité et de croissance. Il est pourtant plus intrusif avec Donald Trump. Les prises de participations concernent aussi des secteurs tels que les terres rares. L’étude cite MP Materials, Lithium Americas, Trilogy Metals, Vulcan Elements, ReElement Technologies, Korea Zinc, USA Rare Earth, and Atlantic Alumina. On trouve aussi la start-up xLight, dirigée par l’ancien patron d’Intel et chef lobbyiste pour le CHPS Act.
Sur le plan boursier, ces prises de participations ont eu un effet positif. Les actions Lithium America et Trilogy Metals ont littéralement bondi.
Rien ne laisse espérer un changement de tendance. Howard Lutnik, le Secrétaire au commerce, n’a-t-il pas demandé à d’autres sociétés de semi-conducteurs si elles n’étaient pas intéressées à suivre la voie «étatique» prise par Intel. Pour Trump, ces prises de participations s’inscrivent dans une vision «très américaine». Mais il faut reconnaître que l’objectif de sécurité national est un concept «élastique» qui autorise toutes les dérives.
En Europe, les participations étatiques dans les entreprises se sont fait plus rares. Et si la hausse d’actions de sociétés dont l’Etat est actionnaire est bien réelle depuis plusieurs trimestres, elle n’est pas liée à un changement de gouvernance. Qu’il suffise de penser au secteur de la défense, avec les hausses, souvent fortes en 2025, de titres tels que Safran ou Engie, en France. Mais l’interventionnisme de Donald Trump dans les entreprises privées épargnera-t-il longtemps l’Europe?