Le fossé entre la tech chinoise et américaine se comble rapidement

Yves Hulmann

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Chaque renminbi investi dans la technologie en Chine aujourd'hui sera monétisé plus rapidement que dans n’importe quel autre pays, analyse Nannette Hechler Fayd’Herbe de Lombard Odier.

 

Au début de cette année, l’attention des investisseurs s’est beaucoup concentrée sur les questions liées à la succession à la tête de la Réserve fédérale américaine ainsi que sur les tensions géopolitiques. Pour Nannette Hechler Fayd’Herbe, responsable de la stratégie d’investissement, durabilité et recherche et CIO EMEA chez Lombard Odier, il y a eu une attention un peu excessive concernant la fonction de président de la Fed, alors que la composition du Conseil des gouverneurs de la banque est presque plus déterminante que la seule personne du président. Le point aussi sur les valorisations comparées des actions aux Etats-Unis, en Europe et en Asie ainsi que sur le potentiel des sociétés technologiques chinoises.

La question de l’indépendance de la Fed est un sujet de préoccupation important pour l’année 2026 sur le plan macroéconomique. Dans vos prévisions pour 2026, vous mentionniez la politisation de la Fed comme un risque important à surveiller. Qu’en est-il?

L'attention s’est concentrée essentiellement sur le renouvellement de la présidence de la Réserve fédérale, mais il faut aussi tenir compte de la composition de la Fed et du fait qu’il existe toujours une volonté importante de chaque membre votant de marquer son indépendance. Les différents membres votants interprètent les niveaux des taux d'intérêt et leurs attentes par rapport aux données macroéconomiques. Il y a ainsi toujours une répartition assez différenciée des attentes entre les uns et les autres.

«Le plan d’investissement de l’Europe ne doit pas être interprété comme une mesure de relance conjoncturelle mais comme un investissement stratégique nécessaire.» 

Dans ce contexte, et compte tenu du fait que nous savons comment fonctionne la Réserve fédérale, nous ne sommes pas trop inquiets quant à la position qu'elle adoptera. Néanmoins, il est clair que la Fed, comme toute autre banque centrale aujourd'hui, réagit aux politiques économiques qui sont décidées en dehors de son champ d’action. Par exemple, la politique commerciale et douanière, ainsi que la manière dont celle-ci agit ensuite sur l’inflation, variable importante pour la Fed, constituent des éléments décidés en dehors de la Fed et de son pouvoir de décision. La Fed doit donc adapter sa politique monétaire aux données macroéconomiques qui sont influencées ensuite par toute une série de facteurs, y compris des facteurs de politique économique.

Il y a eu en début d’année, beaucoup de discussions sur l'influence supposée ou non du changement de présidence à la tête de la Réserve fédérale en mai prochain. Est-ce le président de la Fed ou ses membres qui comptent le plus pour la future politique monétaire menée par la Réserve fédérale?

Je pense qu'il y a eu un peu de surexposition concernant la fonction du président de la Fed, qui ne rend pas suffisamment compte de la manière dont le collège du FOMC a été formé et comment ses décisions sont prises. Qui sont les membres votants du FOMC et quelle est leur vision? Je pense que la composition du Conseil des gouverneurs de la banque centrale est ainsi presque plus déterminante que la personne qui occupera sa présidence. C’est certainement à cette lumière que j’ai suivi les démarches qui touchent à la tentative de limogeage de Lisa Cook et aux enquêtes pénales liées à Jerome Powell. Quant à la nomination du prochain président de la Fed, pour pouvoir réellement occuper le poste, le candidat doit d'abord faire partie du Conseil. Or, parmi la liste restreinte de candidats qui a été discutée publiquement, il y a au moins trois membres qui n’en font pas partie. Si le choix du président se portait sur l’un d’entre eux, cela impliquerait qu’un autre membre du Conseil devrait libérer son siège pour rendre la nomination possible.

Si l’on se penche maintenant sur la politique budgétaire en Europe, certains experts s’interrogent sur l’opportunité de lancer actuellement un programme d'investissement d’une ampleur aussi importante que celui prévu en Allemagne, dédié aux infrastructures et à la défense, alors que l’économie européenne est en bien meilleure forme qu’il y a dix ou quinze ans?

Le plan d’investissement de l’Europe ne doit pas être interprété comme une mesure de relance conjoncturelle mais comme un investissement stratégique nécessaire pour l’avenir de l’Europe dans le nouveau monde multipolaire, plus compétitif à tout niveau. L’Europe a longtemps été à la traîne en ce qui concerne l’investissement, notamment par rapport aux Etats-Unis et à la Chine. Il est donc grand temps de rattraper ce retard, mais pour un impact optimal, les investissements européens devraient privilégier ceux qui augmentent la productivité. Faute de quoi ces investissements risqueraient d’être à la source d’une pression inflationniste qui se traduirait finalement dans des hausses de taux. L’infrastructure coche la case, la défense partiellement.

«La politique fiscale allemande a longtemps été trop restrictive et la politique fiscale espagnole pourrait aujourd’hui être considérée comme trop laxiste.»

En Allemagne, la croissance est certes nulle depuis deux ou trois ans, tout juste positive en 2025. Toutefois, au niveau européen, l'Espagne est en plein essor, l'Italie ne se porte pas trop mal, la France est dans la moyenne. Peut-on écarter tout risque que la BCE, suite à une reprise plus forte qu’attendu, doive à nouveau augmenter ses taux directeurs en cours d’année ou en 2027?

La zone euro n’a jamais été une zone monétaire optimale. Les différences conjoncturelles entre les membres de l’UE sont grandes et la politique de la BCE ne peut être menée que pour l’ensemble et non pas pour des pays individuels. C’est pourquoi elle doit être idéalement complétée par des politiques fiscales individuelles adéquates. Le problème est que ce n’est pas toujours le cas. Par exemple, la politique fiscale allemande a trop longtemps été trop restrictive et la politique fiscale espagnole pourrait aujourd’hui être considérée peut-être comme trop laxiste. Il est clair que si la croissance et l’inflation devaient surprendre à la hausse pour l’UEM dans son ensemble, la BCE se devra de réagir et remonter les taux.

On parle souvent de la modernisation des infrastructures liées aux transports. Mais qu’en est-il des infrastructures énergétiques?

Les infrastructures de transport, de communication et énergétiques sont toutes cruciales. La consommation d'énergie, en particulier, pourrait doubler sous l’impulsion de la révolution technologique que nous vivons avec l’IA et l’économie digitale. Ce qui est nouveau est la géopolitique qui rajoute la nécessité d’une plus grande autonomie car le monde est moins coopératif que précédemment. Par conséquent, les chaînes d’approvisionnement, les modes de production et donc les infrastructures doivent être repensées.

Concernant les marchés, on voit que les principaux indices actions ont bien démarré l’année en janvier. N’y a-t-il pas un risque d’excès, ou de prolongation d’un niveau déjà excessif, au niveau des valorisations?

Il faut différencier en fonction des régions et des secteurs d’activité. En ce qui concerne les États-Unis, nous sommes clairement à des niveaux de valorisation qui sont chers comparé à la moyenne historique ainsi que par rapport à d’autres marchés, mais les tendances bénéficiaires restent très bonnes. Nous nous focalisons pour cela sur des secteurs et des régions qui présentent un bon rapport rendement-risque, comme les actions des marchés émergents ou certains secteurs comme celui de la santé.

Les valorisations des actions aux Etats-Unis ne sont donc pas excessives tant que tout va bien au niveau des bénéfices.  

Disons que les valorisations élevées se maintiennent pour autant que les bénéfices ne déçoivent pas. Pour prévenir toute surprise négative, la diversification régionale est nécessaire. Par exemple, dans le secteur de la technologie, un des secteurs les plus chers aux Etats-Unis, nous cherchons des alternatives. La technologie en Chine, par exemple, bénéficie non seulement de meilleures valorisations, mais aussi d'une croissance des bénéfices presque comparable, ainsi que d'un certain nombre d'avantages spécifiques, tels que le fait que l'adoption des nouvelles technologies en Chine est plus rapide qu'ailleurs. Chaque renminbi investi dans la tech en Chine aujourd'hui sera monétisé plus rapidement que dans n’importe quel autre pays. Pour les entreprises qui réalisent des investissements massifs, les opportunités de monétisation sont aujourd'hui beaucoup plus rapides pour la technologie chinoise.

N’est-ce pas parce que les entreprises chinoises savent mieux exploiter commercialement les innovations déjà effectuées ailleurs auparavant?

C’est précisément un des atouts de la tech chinoise. Les leaders de la technologie chinoise proposent des produits tellement moins chers et tellement plus efficaces qu’ils commencent à devenir des fournisseurs privilégiés dans le secteur des technologies, comme auparavant dans le secteur industriel. Il existe ainsi actuellement de bonnes opportunités aux niveaux sectoriel et régional, qui ne sont peut-être pas aussi chères que les États-Unis et qui offrent des perspectives assez attrayantes en termes de croissance et de bénéfices.

Quand vous parlez des acteurs de la technologie chinoise, tellement moins chers et tellement plus efficaces, pensez-vous en particulier à l'exemple de DeepSeek dans l’IA ou à une approche de fonctionnement de façon plus générale des entreprises chinoises?

La Chine a effectivement une autre approche. En ce qui concerne les développements en matière d'intelligence artificielle, je pense que DeepSeek a été très révélateur. Avec cette application, les Chinois ont montré qu'en termes de performances technologiques, ils sont capables d’offrir très rapidement de réelles alternatives. Aujourd'hui, le fossé qui existait entre la technologie chinoise et la technologie américaine se comble rapidement.

«Il peut y avoir des fluctuations de 30% d'une année à l'autre sur le marché en Chine comparé à des fluctuations de l’ordre de 10-15% par an pour le marché américain.»

Est-il possible pour les investisseurs occidentaux d’investir dans la Tech chinoise, de la même façon qu’ils le feraient avec les acteurs de la Big Tech américaine?

Les géants de la tech et des communications cotés sont facilement accessibles mais les «Petits dragons», comme on les appelle en Chine, qui sont les grands innovateurs, ne sont premièrement pas bien connus en Occident et deuxièmement pas encore accessibles car non cotés. Le besoin d’information et de pédagogie des investisseurs est tout aussi nécessaire dans un autre domaine qui nous intéresse beaucoup, celui de la durabilité. Discrètement, les entreprises chinoises, et aussi la Chine en général, prennent de l’avance sur toute une série de technologies qui ont une meilleure empreinte sur l'environnement. Et c'est fascinant, parce que la plupart des gens ont cette vision - un peu stéréotypée – que la Chine est un grand pollueur. Mais en réalité, une chose n'exclut pas l'autre. Les Chinois ont déjà pris les devants dans beaucoup de domaines en lien avec la durabilité. Ils sont les leaders en matière de reboisement. Ils ont mis en place un programme très ambitieux pour ce qu’ils appellent la «Ceinture verte», dont l’objectif est de reconstruire les écosystèmes. Le pays est avancé en matière de technologie de reconstruction des mangroves, qui est essentielle à l'écosystème. Cela vous donne une idée de la diversité des facettes – économiques, technologiques et environnementales – dont il faut tenir compte par rapport à la Chine. En Occident, l'investisseur moyen n'en a pas nécessairement connaissance.

Pouvez-vous citer des exemples de tels développements?

L’automobile et les batteries qui équipent les voitures électriques par exemple. Chez Lombard Odier, nous avons très vite compris que la Chine se positionnait fortement non seulement sur la technologie qui a un impact sur batteries, et donc sur l'électrification, mais également sur le solaire. La Chine a pris les devants dans ces domaines. 

«L'Inde et la Corée sont nos favoris parmi les émergents cette année.»

Pour un investisseur basé en Occident, la question se pose toutefois de savoir s’il est possible de sortir de sa position à tout moment. Y a-t-il des précautions spécifiques à prendre quand on investit dans des titres de sociétés chinoises? Faut-il investir dans des titres directement, ou plutôt via des fonds?

Le marché chinois est plus volatil qu’un marché actions américain ou européen. Donc, entrer et sortir, c'est aussi prendre un risque parce que c'est un marché plus volatil. Il peut y avoir des fluctuations de 30% d'une année à l'autre sur le marché en Chine comparé à des fluctuations de l’ordre de 10-15% par an pour le marché américain. Il faut en tenir compte en tant qu’investisseur tant par la pondération associée à ce marché dans le portefeuille que par sa gestion active. Deuxièmement, le gouvernement chinois (comme d’autres gouvernements) a de l’interventionnisme réglementaire à son actif. Nous avons encore en mémoire la manière dont il est intervenu dans certaines de ses propres entreprises technologiques il y a quelques années. Par conséquent l’alignement stratégique des différents secteurs avec les priorités socio-économiques du gouvernement doit bien être pris en compte. En tant qu'investisseurs, nous abordons toujours la Chine de manière tactique.

Y a-t-il d’autres marchés émergents qui vous paraissent intéressants actuellement?

Nous gardons un œil sur l’Inde. Pour 2026, nous prévoyons une croissance de 14% des bénéfices par action des entreprises indiennes cotées en Bourse. C'est l'une des meilleures croissances des marchés émergents. Si l'on fait abstraction, par exemple, de la Corée, qui affiche des niveaux beaucoup plus élevés. Ces deux marchés, l'Inde et la Corée, sont nos favoris parmi les émergents cette année.

Ce qui est intéressant d'un point de vue structurel, avec l'Inde, c'est qu'au niveau démographique, la population active continue de croître dans ce pays. Ce n'est pas le cas en Chine, ce n'est pas le cas dans les pays développés. L'Inde bénéficie donc aujourd'hui d'une démographie, ou d'un soutien démographique, qui verra toujours plus la population indienne devenir des consommateurs disposant d’un revenu moyen non négligeable, avec une classe moyenne grandissante. L'Inde continue de présenter des avantages que d'autres marchés n'ont pas, même dans les marchés émergents. Et l'un d'entre eux est la structure démographique.

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