Pourquoi la Suisse doit revoir sa stratégie aux USA

Thomas Borer, Dr. Borer & Partner AG

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Face aux enjeux économiques et géopolitiques américains, la Suisse doit construire un dispositif d’influence solide capable d’anticiper et de gérer les crises.

La relation entre la Suisse et les Etats-Unis repose aujourd’hui sur une réalité paradoxale. D’un côté, les entreprises suisses investissent massivement dans le marché américain, qui représente leur première destination d’exportation et un partenaire économique incontournable. De l’autre, la Suisse continue de s’exposer à des crises récurrentes, faute d’un réseau stratégique structuré à Washington capable d’anticiper les tensions et de défendre ses intérêts dans un environnement politique de plus en plus compétitif.

Depuis trois décennies, j’ai vu de près comment une crise américaine peut frapper la Suisse et surprendre la Confédération. De la crise des avoirs en déshérence à la pression sur le secret bancaire, en passant par les procédures extraterritoriales du DOJ ou les différends douaniers récents, un constat revient toujours: nous ne sommes jamais assez préparés. Et chaque fois, nous devons réagir dans l’urgence, parfois sous une forte pression politique et médiatique.

Le temps où nous pouvions nous appuyer sur notre neutralité et notre réputation est révolu.

Lorsque j’ai dirigé la Task Force «Suisse – Deuxième Guerre mondiale» dans les années 1990, j’ai mesuré combien il était essentiel d’avoir, aux Etats-Unis, des relais fiables, respectés et actifs. Cette période avait été une alerte majeure. A l’époque, nous avions élaboré un concept ambitieux, fruit de mois de travail, pour que la Suisse ne se retrouve plus jamais isolée dans une crise internationale. Tout était prêt pour poser les bases d’une présence durable aux Etats-Unis. Mais une fois la tempête passée, la volonté politique s’est dissipée et le projet a été abandonné.

Pendant que nous restions convaincus que notre réputation et notre diplomatie traditionnelle suffisaient, d’autres pays ont pris une avance considérable. Beaucoup d’États ont établi à Washington des dispositifs permanents de lobbying et de relations stratégiques. Ils collaborent avec des cabinets enregistrés sous le régime FARA, investissent dans des réseaux académiques, médiatiques et politiques, et créent une visibilité constante. Le Japon, la Chine, l’Arabie saoudite ou le Qatar y consacrent des centaines de millions de dollars. La France, la Corée du Sud et le Royaume-Uni déploient des stratégies structurelles et coordonnées, bien au-delà du rôle traditionnel de leurs ambassades.

La Suisse, elle, continue de croire qu’un bon entretien diplomatique, quelques visites officielles ou une relation amicale entre «sister republics» suffisent à compenser l’absence d’un engagement stratégique continu. Ce n’est plus tenable. A Washington, l’influence ne se conserve pas; elle se construit et se défend au quotidien. Le temps où nous pouvions nous appuyer sur notre neutralité et notre réputation est révolu.

L’histoire l’a montré: se préparer coûte moins cher que réparer.

Cette carence stratégique n’est pas abstraite: elle crée des risques concrets pour nos entreprises et pour notre position économique. Le marché américain est notre premier partenaire hors Europe, et nos entreprises y réalisent une part essentielle de leur chiffre d’affaires. Pourtant, nous restons vulnérables face aux décisions politiques américaines, qu’il s’agisse de sanctions, de régulations financières, de litiges fiscaux, de barrières commerciales ou de normes technologiques. Un pays dont la prospérité dépend autant du commerce extérieur ne peut avancer sans protections politiques adéquates dans la première puissance économique mondiale.

Les récents échanges entre des chefs d’entreprise suisses et Washington ont montré que les milieux économiques cherchent eux aussi à s’impliquer, signe d’un besoin croissant de coordination stratégique. Il est temps de répondre à cette réalité et de doter la Suisse d’une véritable stratégie d’influence aux Etats-Unis. J’en suis convaincu depuis longtemps. Cette stratégie doit s’articuler autour de trois piliers:

Premièrement, un réseau professionnel à Washington, capable d’assurer une communication continue, d’entretenir des relations politiques de haut niveau et d’anticiper les évolutions réglementaires.

Deuxièmement, une coopération étroite entre la Confédération, les entreprises, les associations économiques et les milieux académiques, afin d’aligner nos messages et de défendre des positions cohérentes.

Troisièmement, la création d’une plateforme institutionnelle visible, un centre suisse d’influence, de dialogue et d’expertise, capable de faire entendre notre voix auprès des décideurs américains dans un environnement saturé.

Tout ceci n’est ni irréaliste ni exagéré. D’autres pays le font déjà depuis longtemps. Et lorsque j’observe les crises successives qui ont frappé la Suisse, je ne peux que constater que nous aurions évité bien des difficultés si nous avions disposé d’un tel dispositif au bon moment. L’histoire l’a montré: se préparer coûte moins cher que réparer.

La question n’est donc pas de savoir si la Suisse doit mettre en place une stratégie durable aux Etats-Unis, mais quand elle décidera enfin de le faire. Et l’histoire, là encore, nous enseigne une chose simple: il vaut mieux creuser un puits avant d’avoir soif.

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