Repousser les limites

Victor Cianni, Alpian

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Les coachs, les gangsters et les marchés financiers n’aiment pas les limites. Les investisseurs, eux, si. L’enjeu n’est pas de les repousser, mais d’accepter qu’elles évoluent.

 

En 1983 sortait le film «Scarface» et sa bande-son inimitable: «Push It to the Limit», que j’emprunte comme fond sonore pour cette chronique. Tony Montana, le héros dont on suit l’ascension et la chute, incarne à merveille l’adage: «On ne connaît pas ses limites tant qu’on ne les a pas testées». Ce mantra que l’on retrouve dans tout ouvrage de développement personnel digne de ce nom, nous exhorte à nous dépasser. Pourtant, je doute que celui qui l’a formulé pour la première fois ait jamais travaillé dans la finance. Car s’il est bien un univers où l’on chérit les limites, c’est celui des marchés financiers. La plupart des investisseurs semblent non seulement les apprécier, mais cherchent aussi à en instaurer là où le marché n’en pose pas.

Vous en doutez? Regardez plutôt le déroulé des événements depuis le début de l’année. L’arrivée de Trump à la tête des États-Unis, lors de son second mandat, a rapidement jeté un froid sur les marchés. Lui, les limites, il avait résolument décidé de les tester. Après un accès de panique en avril, les investisseurs ont retrouvé un semblant de sérénité, à mesure que les contours de la stratégie de l’administration se précisaient, et avec eux, l’apparition de nouvelles limites. Des limites imposées par l’administration elle-même, à travers une série de mesures budgétaires, de lois fédérales, de tarifs douaniers, et, il faut le dire, une certaine pression à l’alignement. Mais aussi des limites que l’administration a rencontrées en chemin: un DOGE qui a explosé en plein vol, des dépendances multilatérales structurelles et certaines puissances mondiales qui ont montré les dents.

La présence d’un cadre rassure les investisseurs et leur permet de se projeter. Et une meilleure visibilité se traduit souvent par des marchés qui montent: depuis le début de l’année, le S&P 500 est en hausse de 14,3%, le SMI de 7,7% et le Hang Seng de 34,6%. Des performances bien supérieures à ce que les investisseurs avaient anticipé.

Les limites font souvent notre malheur. En tant qu’individus, elles nous contraignent; en tant qu’investisseurs, elles nous manquent quand elles s’évaporent. 

Et c’est là que le paradoxe apparaît: alors même que l’économie retrouve des jalons rassurants, les marchés, eux, nous entraînent vers des territoires inexplorés. Les marchés actions évoluent à des niveaux historiques. L’or est à son plus haut, les prix de l’immobilier atteignent des sommets, les cryptomonnaies ne sont pas loin de leurs records… et dette et liquidité abondent.  De quoi susciter un certain malaise chez les investisseurs. Lorsque les marchés s’aventurent au-delà de leurs repères, le réflexe est presque toujours le même: on crie à l’exubérance et on clame que tout ça finira mal.

Depuis quelques semaines, le ton des flux d’actualité s’assombrit. Les commentateurs agitent le spectre de la bulle et annoncent l’arrivée imminente d’une récession… celle-là même que l’on nous promet depuis 2022. Elle finira certainement par arriver, tout comme la probabilité d’une correction augmente. Mais la véritable question est: quand? Et la moindre erreur de timing peut coûter cher.

Soyons clairs: je ne me prétends pas plus avisé que n’importe quel investisseur. Une part de moi aime les cadres rassurants. Mais je sais aussi depuis longtemps qu’il est illusoire d’espérer une économie et des marchés qui progressent en ligne droite, sans jamais surchauffer ni se refroidir. Les excès font partie du jeu. Sans eux, il n’y aurait ni prime de risque, ni opportunité pour le capital d’être réallouer là où il est plus productif. Aussi vaut-il mieux adapter notre manière de penser, et ce de deux façons:

La première en privilégiant les poches du marché encore peu regardées, celles que les investisseurs n’ont pas jugé utile de baliser. Le contexte géopolitique actuel en offre plusieurs. Voici une statistique intéressante: sur une année calendaire, 47 indices nationaux (sur 88) ont fait mieux que le S&P 500 (en CHF) et 67 ont surpassé le SMI. Plutôt que de se demander si le marché américain a encore du souffle, il serait peut-être temps d’élargir nos horizons. Et les opportunités abondent aussi sur les marchés des obligations, des matières premières et des actifs digitaux.

La deuxième en considérant les marchés et les économies non comme des systèmes aux limites immuables, mais comme des systèmes dynamiques. Cette approche nous encourage également à aborder la diversification différemment. Si nous la réduisons à un simple exercice de répartition du capital entre différentes classes d’actifs, nous n’irons pas loin: lorsque tous les marchés sont au plus haut, il reste bien peu d’endroits où se réfugier en cas de baisse. En revanche, penser la diversification comme un outil destiné à réduire les risques et considérer des stratégies de hedge nous offre plus de perspectives.

Pour conclure, les limites font souvent notre malheur. En tant qu’individus, elles nous contraignent; en tant qu’investisseurs, elles nous manquent quand elles s’évaporent. Mais peut-être que le véritable problème n’est pas notre incapacité à les situer, mais d’imaginer en premier lieu qu’elles sont fixes. Et si  la clé du bonheur, et de la fortune, résidait simplement dans l’acceptation de leur caractère mouvant… et dans l’art de les laisser venir à nous?

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