L’effet septembre, et au-delà

Emmanuel Ferry, Union Securities Switzerland SA

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L’occasion de mesurer le décalage entre perception et réalité, et le risque potentiel d’ajustement des prix.

Après la trajectoire haussière de cet été, les marchés actions pourraient marquer une pause en septembre. Au-delà, c’est l’occasion de mesurer le décalage entre perception et réalité, et le risque potentiel d’ajustement des prix.

La valorisation des actions (S&P500) est revenue au voisinage des précédents pics historiques (1929, 1965, 1999, 2021), tandis que les spreads de crédit sont proches des plus bas historiques. Une telle combinaison reflète une vision de l’environnement qui s’approche de la perfection, ce qui entre en contradiction avec la montée de grands risques macro-financiers (inflation, dette publique, fragmentation économique, refonte du système monétaire internationale, indépendance de la Fed, tensions géopolitiques).

Pour Benjamin Graham, «le marché boursier est rempli d’individus qui connaissent le prix de tout, mais la valeur de rien». Cette phrase illustre la manière dont les marchés ne se limitent pas à refléter des fondamentaux, mais sont aussi traversés par des comportements collectifs et des régularités statistiques. Parmi ces régularités, la saisonnalité négative de septembre, connue sous le nom de «September Effect», constitue une anomalie récurrente. Documentée depuis près d’un siècle et observée dans la plupart des grands marchés, elle met en cause l’hypothèse d’efficience et soulève la question de la fragilité structurelle des systèmes financiers.

Depuis 1928, le S&P 500 enregistre en septembre un rendement moyen de -1,2% (médiane -0,6%), alors que l’espérance mensuelle tous mois confondus est de +0,8%. La probabilité conditionnelle d’un rendement négatif atteint 55%, contre 46% en moyenne. Le ratio de Sharpe ressort négatif (-0,3) pour septembre, contre +0,5 pour les autres mois. La période récente accentue encore le constat: entre 2019 et 2023, le S&P 500 a perdu en moyenne 4,2% en septembre, soit trois fois la baisse historique. En 2022, le drawdown maximum du mois a atteint -12,6%, et les volumes échangés en septembre étaient supérieurs de 12% à la moyenne annuelle.

La littérature empirique a documenté l’anomalie. Les explications avancées relèvent de deux catégories principalement. D’une part, la microstructure de marché : avec les rééquilibrages d’indices et les pratiques de window dressing. Les flux sortants des fonds communs atteignent en moyenne 20 à 25 milliards de dollars en septembre, contre 5 à 10 milliards pour les autres mois. D’autre part la finance comportementale: le biais de disponibilité et les anticipations négatives renforcent la prophétie autoréalisatrice. Les simulations historiques illustrent la force du biais: éviter uniquement septembre dans une stratégie buy-and-hold du S&P 500 (période 1950–2020) aurait amélioré le rendement cumulé de 17 points de pourcentage, avec une réduction de la volatilité de 5%.

Hyman Minsky a montré que les périodes de stabilité engendrent l’instabilité future: les agents passent de financements «couverts» à des financements «spéculatifs» puis «Ponzi», rendant le système vulnérable à un choc mineur. Cette Financial Instability Hypothesis éclaire la dimension structurelle du «September Effect»: le mois agit comme un catalyseur où les vulnérabilités accumulées deviennent visibles.

En 2025, l’endettement global accentue cette fragilité: dette publique américaine supérieure à 120% du PIB, levier médian des entreprises du S&P 500 autour de 2,2x l’EBITDA. Ces conditions rendent les corrections de septembre plus brutales, car le système est déjà sous tension. La Réserve fédérale illustre aujourd’hui le dilemme décrit par Sargent & Wallace (1981): la dette élevée contraint la politique monétaire. Malgré une inflation supérieure à 3,5%, la hausse des taux est limitée par le poids croissant des paiements d’intérêts. Cette fiscal dominance affaiblit la crédibilité anti-inflationniste de la Fed et accroît la sensibilité des marchés aux chocs.

La saisonnalité négative de septembre n’est pas une simple curiosité statistique. Elle condense les effets de flux, de psychologie et de fragilité systémique. En 2025, elle coïncide avec un contexte de dette publique record, de contraintes monétaires liées à la fiscal dominance, et de tensions géopolitiques. Dans l’esprit de Minsky, chaque mois de septembre devient un test de résistance implicite du système financier mondial. Ce mois agit comme un révélateur de l’instabilité latente, un moment où la confiance se fissure et où l’excès de stabilité passée engendre une instabilité future.

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