Sens dessus dessous

Victor Cianni, Alpian

2 minutes de lecture

Des infidélités des investisseurs naissent les plus belles opportunités d’investissement. Ce début d’année en est la preuve.


Une relation amoureuse où rien n’est jamais acquis peut avoir quelque chose d’excitant. Ce sentiment, Diana Ross l’exprime à la perfection dans son tube emblématique de 1980, «Upside Down». J’ai choisi cet incontournable des soirées disco pour donner le ton à cette chronique financière. Je m’excuse par avance si cette chanson vous reste en tête quelques heures, mais difficile de trouver mieux pour illustrer ce début d’année sur les marchés. Les accidents de parcours dans les relations amoureuses entre investisseurs et thèmes d’investissement, c’est aussi ce qui rend le marchés financiers excitants et…sources d’opportunité.

Revenons un instant au dernier trimestre 2024. L’amour des investisseurs pour l’intelligence artificielle et la nouvelle administration américaine semblait inconditionnel. Et inconditionnel se traduit souvent en langage «marché» par unidirectionnel, pour ne pas dire moutonnier. NVIDIA passait la barres des 150, la société derrière chatGPT, Open AI, signait son plus grande levée de fonds (6,6 milliards de dollars), le bitcoin et le dollar montraient leurs muscles et le S&P 500, l’indice phare américain, s’envolait laissant dans son sillage toutes les autres places boursières. L’Amérique, quoi d’autre? Le favori avait toute l’attention, et on nous expliquait presque, théorie de la dominance américaine et tarifs douaniers à l’appui, pourquoi les 194 autres pays du monde et les 95.8% de la population mondiale qui y vivent, ne méritaient plus les faveurs des investisseurs.

Et là surprise (ou pas), quelques individus parmi les 8 milliards de terriens que l’on avait décidé de mettre de côté ont eu le chic de venir avec des idées qui ont mis les marchés sens dessus dessous.

Ce début d’année boursier est le reflet inversé de la fin d’année dernière. 

Tout d’abord, et comme dans toute relation amoureuse, on peut toujours compter sur les ex pour venir compliquer la vie du favori. Trump a menacé, le monde a riposté. C’était prévisible, la mise en place des tarifs douaniers ne s’est pas faite en un clin d’œil: délais, périodes de grâce, intimidations, négociations, contournements… Les marchés avaient peut-être pris un peu trop au pied de la lettre les déclarations du président américain, oubliant que, pour lui, les tarifs ont toujours été un moyen de pression plutôt qu’une fin en soi.

Ensuite, il y a ces inconnu(e)s que l’on croise au détour d’une soirée et qui peuvent mettre le couple en péril. De ce point de vue, DeepSeek a fait une entrée fracassante dans le bar, avec la promesse d’une intelligence artificielle gratuite, universellement accessible et capable de fonctionner sur des machines moins puissantes. Avec son avènement, la Silicon Valley a tremblé et au moins deux paradigmes ont été renversés.
Le premier: l’intelligence humaine est venue au secours de l’intelligence artificielle. DeepSeek, c’est avant tout une prouesse d’ingénierie.

Le deuxième, c’est le retour au principe d’open-source. Qui aurait imaginé que des professeurs d’universités américaines, incapables de s’offrir des puces NVIDIA à 40'000 dollars, pourraient désormais compter sur un modèle chinois pour poursuivre leurs recherches en IA? C’est le monde à l’envers.

Ne nous emballons pas pour autant. Penser que la Silicon Valley n’a plus d’avenir serait aussi naïf que d’avoir cru qu’elle était intouchable.
Le troisième et dernier type de pression dans une relation amoureuse, c’est celle que le favori s’impose à lui-même. Un président fraîchement élu promet souvent un vent de renouveau et, pour imposer son programme, il n’hésite pas à discréditer ses prédécesseurs. Mais à trop en faire, le risque est d’attirer l’attention des investisseurs sur des problèmes qui, jusque-là, étaient passés inaperçus: la santé du marché de l’emploi américain, dopé à coups d’emplois administratifs, les implications d’une monnaie de réserve mondiale pour l’économie locale, un futur fiscal incertain… pour ne citer que quelques exemples.

Au final qu’est-il préférable du point de vue de l’investissement? 

Une économie critiquée comme l’Europe ou la Chine, où chaque problème – même ceux qui n’en sont pas – est déjà sur la table? Ou une économie qui semble solide en surface, mais dont les failles n’ont pas encore été véritablement scrutées?

Les performances des marchés actions depuis le début de l’année nous donnent une réponse à cette question: l’Europe et la Chine affichent une hausse de plus de 13%, tandis que le S&P 500 ne progresse que d’à peine 3%.

Pour conclure, ce début d’année boursier est le reflet inversé de la fin d’année dernière. Certaines attentes ont été déçues, mais, avec un certain enthousiasme, on redécouvre aussi ce qui n’excitait plus personne. Et c’est dans ces infidélités entre investisseurs et thématiques d’investissement que se trouvent les plus belles opportunités. À nous de les saisir.

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