Un enchaînement de mauvaises nouvelles
Les perturbations du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz ont entraîné une flambée des prix des engrais et des carburants. La guerre en Ukraine a continué de peser sur les exportations de céréales via la mer Noire, avec une très forte accélération ces dernières semaines suite à l’intensification des attaques sur les infrastructures logistiques agricoles.
Les canicules à répétition, les sécheresses et les incendies de forêt, liés au réchauffement climatique, ont ravagé les récoltes de l’Australie à l’Europe, réduisant fortement le rendement par hectare.
Désormais, l’intensification d’El Niño, qui pourrait être le plus intense jamais enregistré selon les dernières prévisions météorologiques, risque d’aggraver les difficultés de production et de commerce.
Enfin, les Etats-Unis font face à une rupture de leurs relations commerciales avec le Canada, l’un de leurs plus proches partenaires économiques, tout comme de difficiles discussions avec le Brésil. Alors, pourquoi les prix n’ont-ils pas davantage augmenté?
Une contradiction apparente
Cette contradiction apparente s’explique en grande partie par l’écart entre le risque de production et la pénurie mondiale réelle. Les tensions géopolitiques, les sécheresses et la hausse des coûts des intrants ont accru la volatilité et réduit les marges des agriculteurs, mais n’ont pas encore suffisamment diminué l’offre mondiale de céréales et d’oléagineux pour recréer la pénurie physique et les achats de panique observés au début de l’année 2022.
Le marché intègre donc une combinaison de facteurs:
- des récoltes mondiales abondantes et des stocks globaux encore satisfaisants;
- une substitution rapide entre les produits et leurs origines;
- une croissance de la production hors des régions touchées, notamment au Brésil, en Argentine, aux Etats-Unis, au Canada et;
- une faible croissance des importations chinoises et mondiales par rapport à la période faste des matières premières de 2020-2022.
Il est aussi intéressant de constater que les coûts affectent plus directement les marges des agriculteurs que les prix des matières premières, car les prix agricoles sont déterminés par l’équilibre marginal entre l’offre et la demande mondiales, et non par le coût de production moyen.
Le marché distingue donc, d’une part, le risque de perturbation, qui accroît la volatilité et la prime d’option, et, d’autre part, la disparition effective des volumes exportables, qui entraîne une hausse durable des prix. Actuellement, la plupart des facteurs haussiers appartiennent principalement à la première catégorie. L’accélération de la guerre en Ukraine en est un parfait exemple: la réduction des volumes de céréales disponibles a un effet bien plus important que les perturbations affectant les marchés à destination du Moyen-Orient. Mais, en 2027, nous risquons de basculer dans la seconde catégorie.
Une année 2027 pour l’agriculture similaire à 2026 pour l’énergie?
Si le marché intègre actuellement le risque de perturbation comme une prime, plutôt que comme une perte d’approvisionnement confirmée, cela peut rapidement changer, car le temps de l’agriculture est un temps long. La baisse des rendements due à une moindre utilisation des engrais ne se manifestera que lors des récoltes de l’année prochaine. Il en va de même pour les décisions des producteurs de planter tel ou tel type de culture en fonction des conditions du sol de leurs exploitations, ce qui crée de grandes incertitudes quant aux surfaces qui seront plantées l’année prochaine.
Enfin, contrairement aux perturbations géopolitiques, le changement climatique et El Niño ne provoquent pas de choc mondial uniforme. Les risques sont en réalité fortement régionaux. Les analystes soulignent les risques de sécheresse pour le soja et le maïs au Brésil, la faiblesse de la mousson en Inde, la sécheresse en Asie du Sud-Est susceptible d’affecter la production d’huile de palme, ainsi que des conditions plus chaudes et plus sèches pour le blé et l’orge australiens. L’Argentine pourrait connaître le problème inverse, avec des conditions plus humides risquant de perturber les récoltes. D’autres produits, comme le café, le riz, le sucre et le cacao, figurent aussi parmi les matières premières les plus exposées aux perturbations climatiques.
Les marchés financiers commencent seulement à refléter ces préoccupations. Le renforcement du phénomène «Super El Niño», les effets différés des tensions géopolitiques et la baisse des rendements devraient conduire à une réduction des volumes disponibles à l’exportation, ainsi que, probablement, à une hausse des prix et de la volatilité en 2027. Ces éléments deviennent ainsi les principaux risques pour le monde agricole, un an après ceux observés dans le secteur de l’énergie.