Ces derniers jours, les États-Unis ont vu s’intensifier un affrontement qui dépasse largement les cercles technologiques. D’un côté, des dirigeants de l’industrie comme Dario Amodei ou Sam Altman appellent à davantage de prudence, à des mécanismes de contrôle indépendants et à l’établissement de normes de sécurité communes. De l’autre, le patron de Nvidia, Jensen Huang, soutenu par le président Donald Trump, défend une logique radicalement différente: accélérer sans attendre et éviter toute régulation susceptible de ralentir la course technologique.
Cette fracture est révélatrice. Elle montre que le débat mondial n’oppose plus les partisans de l’innovation à ceux du progrès. Il oppose désormais deux visions du futur: celle selon laquelle l’intelligence artificielle doit être gouvernée avant qu’il ne soit trop tard, et celle qui considère que toute contrainte réglementaire constitue un avantage offert à la concurrence géopolitique.
Face à cette évolution, quelle doit être la position de la Suisse?
Les premières déclarations entourant le Sommet de Genève mettent l’accent sur l’innovation, la compétitivité économique et l’attractivité de la place suisse. Ces objectifs sont compréhensibles. Le pays dispose d’universités de premier plan, des start-up remarquables et d’une capacité d’innovation reconnue dans le monde entier.
Mais la Suisse commettrait une erreur si elle réduisait le sommet seulement à un instrument de promotion économique.
Car nous ne gagnerons jamais la compétition mondiale en reproduisant le modèle américain ou chinois. Notre force se situe ailleurs.
La question centrale n’est pas seulement de savoir comment accélérer l’innovation, mais comment construire des mécanismes de confiance permettant à cette innovation d’être acceptée et utilisée durablement.
Depuis plus d’un siècle, la Suisse exerce une influence internationale disproportionnée à sa taille parce qu’elle est capable d’établir la confiance là où les autres exportent la puissance. C’est à Genève que se sont développés le droit humanitaire moderne, les Conventions de Genève, les grandes institutions de santé mondiale, les mécanismes de coopération multilatérale et nombre des règles qui structurent aujourd’hui les relations internationales.
Même notre succès économique repose en grande partie sur cette capacité à créer des cadres fiables et prévisibles. La place financière suisse n’est pas devenue une référence mondiale uniquement grâce à sa compétitivité, mais parce qu’elle s’est construite autour de la stabilité institutionnelle, de la sécurité juridique et de règles reconnues au niveau international.
L’intelligence artificielle appelle précisément ce type de leadership.
Les risques liés à l’IA concernent la sécurité nationale, la cybersécurité, les processus démocratiques, l’emploi, l’éducation, la désinformation et même les équilibres géopolitiques. Aucun État ne pourra répondre seul à ces défis. C’est pourquoi la question centrale n’est pas seulement de savoir comment accélérer l’innovation, mais comment construire des mécanismes de confiance permettant à cette innovation d’être acceptée et utilisée durablement.
Le paradoxe est que, même aux États-Unis, longtemps considérés comme le bastion du laisser-faire technologique, les voix réclamant davantage d’encadrement se multiplient. Lorsque les propres créateurs de ces technologies demandent des standards internationaux et des garde-fous communs, la Suisse devrait entendre ce signal.
Le Sommet de Genève est donc bien plus qu’une opération de promotion nationale.
Il offre à notre pays la possibilité de faire de Genève l’un des principaux lieux de dialogue mondial sur une IA responsable.
La Suisse ne doit pas choisir entre innovation et régulation. Elle doit démontrer qu’une innovation durable exige précisément un cadre de confiance, de responsabilité et de coopération internationale.
Dans un monde où Washington hésite entre l’accélération sans limite et la peur du déclassement stratégique face à la Chine, Genève peut proposer une troisième voie: celle d’un progrès technologique ambitieux, mais maîtrisé.
L’avenir de l’intelligence artificielle ne dépendra pas seulement de ceux qui inventent les technologies. Il dépendra aussi de ceux qui sauront définir les règles qui permettront à ces technologies de servir l’humanité.
C’est dans ce rôle que la Suisse peut réellement faire la différence. Et c’est ce rôle que Genève devrait assumer.