La Suisse doit retrouver le goût d’agir

Thomas Borer, Dr. Borer & Partner AG

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La numérisation, l’e-ID et l’IA montrent que la souveraineté suisse dépendra aussi de notre capacité à exécuter.

 

La Suisse sait analyser, consulter et produire des rapports d’une grande qualité. Elle sait aussi rechercher le compromis. Ces qualités ont fait la force de notre pays. Mais une question devient urgente: savons-nous encore exécuter avec la rapidité qu’exige le monde actuel?

Cette question touche à notre économie, à nos infrastructures et à notre souveraineté. Dans un environnement où les technologies et les attentes des citoyens évoluent en quelques mois, la lenteur n’est plus seulement un défaut de gouvernance. Elle devient un risque stratégique.

Apprendre avant la prochaine crise

Comme je l’écris dans mon livre sur la résolution de la crise des avoirs en déshérence, l’une des grandes leçons de cette période est que la Suisse apprend parfois trop tard. Une fois le danger immédiat passé, la tentation est grande de tourner la page. Or c’est alors que commence le vrai travail: comprendre ce qui n’a pas fonctionné, adapter les structures, renforcer l’anticipation et préparer la prochaine crise.

Les signaux faibles doivent être identifiés plus tôt, mieux partagés entre l’administration, l’économie, la science et les cantons, puis traduits rapidement en options concrètes.

Après la crise vient toujours la prochaine crise. Elle ne se présente jamais sous la même forme, mais elle révèle souvent les mêmes faiblesses: des signaux faibles ignorés, des responsabilités dispersées et une tendance très suisse à attendre que le problème devienne incontestable avant d’agir.

La première solution est donc simple: renforcer notre culture de l’anticipation. Les signaux faibles doivent être identifiés plus tôt, mieux partagés entre l’administration, l’économie, la science et les cantons, puis traduits rapidement en options concrètes. Il faut savoir qui agit, quand et avec quels moyens.

La numérisation comme test de réalité

La numérisation de l’Etat illustre cette difficulté. La Suisse parle depuis des années d’administration numérique, d’identité électronique, de cybersécurité et de simplification administrative. Les objectifs sont connus. Les technologies existent. Les besoins des citoyens et des entreprises aussi. Pourtant, le passage de l’intention à l’usage concret reste trop lent.

L’e-ID suisse en est un bon exemple. Après un premier échec en votation populaire, le peuple a accepté une nouvelle loi en septembre 2025. Ce résultat montre une chose essentielle: la numérisation de l’Etat ne peut réussir que si elle inspire confiance. Mais une fois cette légitimité acquise, l’enjeu change. Il ne s’agit plus seulement de convaincre. Il s’agit d’exécuter.

Ailleurs en Europe, certains pays montrent qu’une administration numérique peut devenir un outil du quotidien. La Pologne, par exemple, a développé une application donnant accès à des documents numériques, à des formulaires et à certains services administratifs. Il ne s’agit pas de copier ce modèle. Mais il rappelle une évidence: la numérisation réussit lorsqu’elle simplifie réellement la vie.

L’intelligence artificielle rend cette exigence encore plus pressante. Les technologies numériques ne progressent plus par cycles longs, mais par ruptures rapides. Ce qui semblait expérimental hier devient un outil courant demain. Pour un Etat, cela signifie qu’il ne suffit plus de rédiger des stratégies. Il faut décider, tester, adapter et déployer beaucoup plus vite.

La Suisse accueillera en juin 2027 à Genève un sommet mondial consacré à l’intelligence artificielle. C’est une opportunité importante. Genève peut jouer un rôle central dans le débat international sur une IA responsable et fiable. Mais notre crédibilité dépendra aussi de notre capacité à montrer, chez nous, que nous savons transformer la technologie en services utiles, sûrs et accessibles.

Une souveraineté opérationnelle

La deuxième solution consiste à créer une véritable capacité d’exécution numérique. Une e-ID ne crée de valeur que si elle permet réellement de réduire les démarches, d’éviter les répétitions et de rendre l’interaction avec l’Etat plus simple.

Cela exige des responsabilités claires, des calendriers réalistes, des tests rapides, une meilleure coordination entre Confédération, cantons et communes, ainsi qu’une coopération plus directe avec l’économie et la science. La prudence est nécessaire, mais elle ne doit pas devenir une excuse pour l’immobilisme.

Dans le monde actuel, la souveraineté n’est pas seulement juridique. Elle est aussi numérique et opérationnelle. Elle se mesure à la capacité d’anticiper, de décider et d’exécuter avant que les événements ne nous imposent leurs propres conditions.

Le consensus reste une force lorsqu’il permet de légitimer les décisions. Mais il devient une faiblesse lorsqu’il sert à repousser l’action ou à diluer les responsabilités.

Le défi suisse des prochaines années ne sera donc pas seulement de choisir les bonnes politiques. Il sera de les mettre en œuvre à temps. Le consensus suisse n’a de valeur que s’il produit des décisions.

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