Infomaniak confirme son entrée atypique en bourse

Gérard Reber

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Une fois tous les feux verts obtenus, la société serait rebaptisée Infomaniak SA et son action négociée sous le symbole «INFO», indique Marc Oehler, CEO de la société genevoise.

 

Fondée en 1994, Infomaniak s’est imposée comme l’un des principaux fournisseurs suisses de services cloud et d’hébergement web. Développée jusqu’ici sans capitaux propres externes et après avoir créé une Fondation en mai 2026, l’entreprise aux quelque 300 salariés a pris de court toute l’industrie en annonçant sa future entrée en bourse.

Entreprise atypique depuis toujours, Infomaniak ne déroge pas à ses habitudes puisque, plutôt que de passer par les étapes classiques d’une IPO, la société basée à Genève envisage de recourir à un processus de «Reverse Takeover» (ou «fusion inversée» en français) avec Perrot Duval Holding. «Pour le dire très simplement, nous entrerions en bourse par l’intermédiaire d’une société genevoise cotée depuis 1905, dont la cession des activités industrielles sera soumise à l'approbation de sa prochaine assemblée générale. Sur le papier, Perrot Duval rachèterait Infomaniak, mais, dans les faits, nos actionnaires actuels conserveraient la très large majorité de la société cotée», explique Thomas Jacobsen, porte-parole du groupe.

Infomaniak aborde cette entrée en bourse avec des résultats financiers solides et présentés dans son prospectus de cotation. En 2025, le groupe a ainsi réalisé un chiffre d’affaires net de 54,2 millions de francs, en hausse de 13,8%, tandis que son EBITDA progressait de 14,2%, à 19,9 millions, pour une marge de 35,6%. Son cash-flow opérationnel a bondi de 45,9%, à 28 millions de francs, alors que les investissements ont atteint 24,6 millions. La dynamique s’est poursuivie au premier semestre 2026, avec des ventes nettes en hausse de 16,2%, à 31 millions, et un EBITDA de 11,6 millions (+14,9%). Le bénéfice net s’est toutefois légèrement contracté, passant de 3,9 à 3,5 millions de francs.

«Deux arguments principaux nous ont amenés à retenir la solution du «Reverse Takeover»: le coût et la simplicité.»

A l’issue de l’opération, la société cotée serait rebaptisée Infomaniak SA et son action négociée à la SIX Swiss Exchange sous le symbole «INFO» dès le 28 septembre 2026, ou aux alentours de cette date, sous réserve de l’approbation de l’assemblée générale de Perrot Duval, prévue le 24 septembre 2026, et des autorisations nécessaires des autorités boursières. Dans l’attente de ces échéances clés pour Infomaniak, nous avons tenté de décrypter les raisons de ce choix et la vision stratégique qui l’accompagne avec Marc Oehler CEO d’Infomaniak.

Pourquoi faire cette entrée en bourse maintenant et, surtout, pourquoi avoir choisi ce processus particulier de «Reverse Takeover» (RTO)?

Deux arguments principaux nous ont amenés à retenir cette solution: le coût et la simplicité. Tout d’abord, cette opération est plus simple qu’une introduction en bourse (IPO), ce qui constitue un avantage important. Elle mobilise aussi moins de ressources qu'une introduction en bourse classique. Enfin, elle a l’avantage de nous offrir la possibilité d’accéder directement au marché principal de SIX Swiss Exchange.

En temps normal, une entrée en bourse sert notamment à lever des capitaux, ce qui ne sera visiblement pas votre cas...

Il s'agit d'un échange d'actions: le prospectus indique que le groupe ne recevrait aucun produit de la cotation. Aucune décision n'a été prise à ce stade concernant un recours au marché. Ce que la cotation permettrait, c'est l'accès aux marchés de capitaux pour financer la prochaine étape: nouveaux data centers et évolution des services cloud, d'IA et de collaboration en ligne. Toutes les options restent ouvertes à plus long terme: le prospectus prévoit un capital conditionnel et une marge de fluctuation du capital.

Jusqu’à présent, notre développement a été principalement financé par notre cash-flow, qui continue de jouer un rôle important. Comme les investissements à venir s’annoncent lourds, Infomaniak se réserve le choix de faire appel à ses partenaires bancaires comme actuellement, ou de faire appel  au marché.

On connaît les moyens colossaux que nécessitent les nouvelles IA (LLM). Faut-il y voir un lien avec ce choix d’entrer en bourse aussi rapidement?

La demande de solutions souveraines s’accélère et l’IA multiplie les besoins en puissance de calcul. Le prospectus détaille d’ailleurs la prochaine étape de notre développement: plus de vingt produits sont prévus sur la période 2026-2030, ainsi qu’un data center de cinquième génération, d’une capacité de 2,5 MW, attendu en 2028. Il s’agira du plus grand projet d’infrastructure jamais réalisé par le groupe. Notre IA souveraine Euria, hébergée en Suisse et déjà intégrée à certaines de nos offres cloud, sera aussi progressivement déployée dans l’ensemble de notre suite collaborative.

Ne craignez-vous pas que la structure proposée, avec deux classes d’actions, décourage certains investisseurs, compte tenu des droits de vote réduits attachés aux actions cotées en bourse?

Cette structure vise à inscrire dans la durée l’indépendance d’Infomaniak. Ces droits de vote réduits, généralement considérés comme un levier essentiel de gouvernance, découlent directement de la structure choisie par Infomaniak. Deux catégories d’actions devraient ainsi structurer notre ouverture du capital: les actions A, qui assurent le contrôle de l’entreprise, et les actions B, qui en représentent la valeur économique.

«La Fondation Infomaniak est d’abord une fondation d’utilité publique: sa mission est de promouvoir une numérisation éthique, indépendante et souveraine.»

Les actions A, non cotées et non librement cessibles, seraient intégralement détenues par la Fondation Infomaniak, qui resterait ainsi l’actionnaire de référence avec 63,3% des droits de vote. Les statuts de la fondation prévoient que toute cession de ces actions, même partielle, doit être approuvée à l’unanimité par son conseil. Autrement dit, le contrôle de l’entreprise n’est pas considéré comme un actif destiné à être vendu.

Les actions B négociées en bourse représenteraient, quant à elles, 85,3% du capital et permettraient de participer pleinement à la création de valeur de l’entreprise, notamment en bénéficiant d’un éventuel dividende. Elles disposeraient toutefois de droits de vote réduits lors des assemblées générales par rapport aux actions A. Un actionnaire détenant des actions B ne pourrait ainsi ni provoquer un changement de contrôle ni compter sur une éventuelle prime liée à une prise de contrôle pour valoriser sa participation. Ce qui s’achèterait et se vendrait en bourse, c’est la valeur économique d’Infomaniak, et non son indépendance.

Cette volonté d’indépendance est-elle à l’origine de cette structure particulière, associant société cotée et Fondation?

La Fondation Infomaniak est d’abord une fondation d’utilité publique: sa mission est de promouvoir une numérisation éthique, indépendante et souveraine. Depuis sa création, elle est également l’actionnaire de référence d’Infomaniak Group SA. Cette structure permet d’inscrire dans la durée l’indépendance du fournisseur auquel nos clients confient leurs données. Aujourd’hui, c’est précisément ce que demande le marché, dans un contexte international de plus en plus incertain, où des décisions prises à l’étranger peuvent potentiellement affecter la disponibilité de certains services.

Pour un investisseur qui souhaiterait racheter Infomaniak, supprimer la fondation n’aurait guère de sens, puisque la valeur même d’Infomaniak est en partie garantie par cette structure. Dans un contexte de rapatriement des données et des services en Europe, il est essentiel de pouvoir compter sur une société dont on sait qu’elle restera, dans dix, quinze ou vingt ans et au-delà, une entreprise suisse, indépendante et soumise au cadre juridique correspondant.

En termes de croissance et d’opportunités, quelles sont les perspectives pour une entreprise comme Infomaniak, en Suisse comme dans le reste de l’Europe?

Pour Infomaniak, l’international n’est plus un projet, mais bien une réalité: un tiers de nos ventes nettes de biens et services ont été réalisées hors de Suisse en 2025, et notre croissance à l’international dépasse celle de l’ensemble du groupe. Les perspectives sont par ailleurs importantes. Selon Grand View Research, cité dans le prospectus, le marché mondial du cloud souverain pourrait passer d’environ 143 milliards de dollars en 2026 à près de 649 milliards en 2033.

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