Le taux américain à dix ans atteint un niveau qui n’avait plus été observé depuis 2002. Sur le seul troisième trimestre, il a progressé de plus de 80 points de base. Pourtant, les marchés actions résistent. Le coût du capital augmente fortement, mais les bénéfices progressent et les investisseurs continuent de privilégier les actifs risqués.
Tout dépend en réalité de ce qui fait monter les taux. L’inflation joue évidemment un rôle. La forte hausse des prix de l’énergie entretient les tensions à court terme et maintient la pression sur la politique monétaire de la Réserve fédérale. Mais elle n’explique pas tout.
L’économie américaine continue de progresser à un rythme solide. L’activité reste en expansion, le marché du travail tient et l’investissement demeure soutenu. Une partie de la hausse des taux réels reflète précisément cette vigueur. La hausse du 10 ans ne raconte donc pas seulement une histoire d’inflation. Elle raconte aussi une histoire de croissance.
Elle raconte également une histoire de dette. Les déficits publics restent élevés et les besoins de financement des États considérables. Dans le même temps, les géants de la technologie prennent une place croissante sur le marché obligataire. Pour financer la course à l’intelligence artificielle, les émissions de dette des hyperscalers pourraient atteindre 420 milliards de dollars en 2027, soit environ 60% de plus que les estimations pour 2026. États, infrastructures numériques, centres de données: la concurrence pour le capital s’intensifie.
Après plusieurs années de promesses, le marché attend désormais des résultats. Les centaines de milliards de dollars investis devront générer des revenus à la hauteur.
Pour les actions, cette distinction est essentielle. Des taux élevés ne signifient pas la même chose dans une économie en croissance que dans une économie confrontée à une inflation persistante et à des bénéfices en recul.
Les résultats, eux, restent solides. Lors de la dernière saison de publications, 86% des entreprises du S&P 500 ont dépassé les attentes des analystes en matière de bénéfices, contre une moyenne de 76% sur dix ans. Les estimations de bénéfices ont également continué d’être révisées à la hausse. La dynamique reste très concentrée autour des grandes valeurs technologiques, mais elle offre au marché un soutien fondamental important.
L’intelligence artificielle se retrouve des deux côtés de l’équation. Elle soutient l’investissement, la croissance et les bénéfices des grandes entreprises technologiques. Mais elle est aussi extrêmement gourmande en capital et contribue à l’augmentation des besoins de financement.
Après plusieurs années de promesses, le marché attend désormais des résultats. Les centaines de milliards de dollars investis devront générer des revenus à la hauteur. Les premiers signaux sont encourageants: la croissance du cloud accélère, les carnets de commandes restent élevés et la demande de puissance de calcul demeure soutenue. La baisse du coût d’utilisation des modèles favorise également leur diffusion.
Le débat autour de l’IA a changé. Son adoption est de moins en moins le sujet. C’est désormais sa monétisation qui compte: progressera-t-elle suffisamment vite pour rémunérer le capital engagé?
À 5.3%, le taux américain à dix ans constitue incontestablement une contrainte plus importante pour les marchés. Mais il ne suffit pas, à lui seul, à annoncer leur retournement. Le véritable juge de paix reste la croissance des bénéfices. Tant qu’elle compense la hausse du coût du capital, actions et taux élevés peuvent coexister.
Certaines des forces qui poussent aujourd’hui les taux à la hausse sont donc aussi celles qui soutiennent l’économie et les marchés. Se focaliser uniquement sur le niveau du 10 ans américain reviendrait à ne regarder qu’une moitié de l’histoire.