Investir hors des Etats-Unis et dans les secteurs défensifs

Emmanuel Garessus

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Hendrik Leber, fondatteur d’ACATIS, s’attend à une implosion des actions de l’IA. Il privilégie la santé et les dépenses de consommation courante.

 

Les actions constituent une classe d’actifs imbattable malgré les crises, ainsi que l’a montré le gérant d’actifs ACATIS lors d’une présentation à Zurich. Un dollar placé en action en 1803 vaut 2170 dollars en 2023, soit bien davantage d’un investissement en or (4 dollars) ou le cash (0,039 dollar. Mais les marchés actuels paraissent très incertains. Si les turbulences se précisent -c’était d’ailleurs le thème de la conférence, le timing est impossible à prévoir. Dans son fonds en actions globales, le gérant a réagi. Il a par exemple réduit sa position américaines à 49% et accru celle du Japon à 10%. Hendrik Leber, fondateur d’ACATIS, répond aux questions d’Allnews:

Vous vous attendez à une période de troubles. Quels types de turbulences prévoyez-vous? Est-ce à cause de l’IA, de la politique, de la guerre en Iran et en Ukraine?

Les turbulences sont déjà là. En politique, depuis 1989 et la chute du mur de Berlin, nous avons rarement connu autant de transformations dans le monde. Actuellement un nouvel ordre mondial se met en place et de nouvelles coalitions se créent. Qu’il suffise d’évoquer Donald Trump et sa quête de pouvoir ou l’ascension de la Chine qui devient une grande puissance mondiale. Face à ces deux géants, l’Europe, le Canada et le Japon cherchent encore à se profiler et à se positionner dans de nouvelles coalitions.

Dans la technologie, les transformations sont gigantesques sous l’impulsion de l’IA. Sur les marchés boursiers, il règne une attitude insouciante vis-à-vis de l’argent qui ne peut que m’inquiéter. Les indicateurs de marché sont ceux qui prévalent lors de la formation d’une bulle spéculative, à l’image de la concentration sur une petite partie de la cote.

Vous attendez-vous à une correction ou à une crise?

Je m’attends à l’implosion de cette bulle technologique. Le processus de normalisation dans le secteur de l’IA nécessite d’en subir des conséquences économiques particulièrement graves. Les développements de l’IA progressent à un rythme exponentiel et potentiellement dramatique.

Considérez l’incident de Hugging Face, où une plateforme qui représente le GitHub de l’IA et réunit 1200 agents qui se sont coordonnés comme un tas de fourmis, et qui ont lancé des cyber-attaques. Si l’IA progresse d’un facteur 10 chaque année, ce qui paraît émerger de l’esprit d’un enfant sera rapidement le fait de professeurs. Il deviendra rapidement très compliqué pour les humains d’établir des contrepoids. L’IA devient plus intelligent et nous donne des indications, nous guide. Les rapports de force changent.

Est-ce que vous restez fidèles aux actions liées à l’IA?

L’IA va continuer de se développer mais les actions liées à l’IA forment une bulle. Je m’attends à ce que certaines entreprises du secteur ne survivent pas.

Les hyperscalers seront-elles les entreprises les plus florissantes?

Non, je ne le crois pas. Les sous-traitants des hyperscalers continueront à alimenter la chaîne de valeur. Les fabricants de logiciels conserveront leurs atouts, mais au sein des entreprises qui utilisent ces logiciels, seules survivront celles qui ont de très bonnes relations avec leurs clients. Ce sont ces dernières qui parviendront à monétiser leurs investissements dans l’IA. Les autres ont peut-être des modèles intéressants et elles investissent beaucoup, mais elles ont peu de clients. Ce seront les perdantes.

Où trouvez-vous de la valeur dans les titres technologiques? Pourquoi aimez-vous SAP?

Nous aimons bien les modèles de distribution SaaS, soit les logiciels en tant que services. En bourse, ces entreprises ont souffert de l’idée selon laquelle l’IA réduirait le rôle de ces entreprises. Pourtant si ces entreprises disposent d’un vaste réseau de clients et d’une bonne base de données, elles profiteront formidablement de l’arrivée de l’IA. L’action SAP a fortement baissé, mais à tort à notre avis. SAP est à l’aube d’une renaissance.

Comment positionner son portefeuille face à ces mutations? Par une plus grande diversification des classes d’actifs ou plutôt, comme vous semblez l’indiquer, à travers une gestion active des actions et des obligations?

La gestion active nous permet de nous éloigner des pondérations actuelles des indices. Nous avons une pondération américaine nettement plus faible que le MSCI Monde et il en est de même pour la pondération de la technologie.

«Nous avons une pondération américaine nettement plus faible que le MSCI Monde et il en est de même pour la pondération de la technologie.» 

En termes de modèle d’affaire, nous avons investi dans ceux qui ont souffert ces dernières années. Le secteur de la santé est un exemple, qui est le secteur plus plus pondéré chez nous, ainsi que les biens de consommation courante, deux secteurs à la valorisation attractive. C’est un signe que ces secteurs peuvent résister à une crise. Nous préférons un producteur de ketchup à un fabricant de fusées comme SpaceX.

Dans l’attente des turbulences dans les actions, vous achetez de la volatilité et de la corrélation. Comment vous protégez-vous contre la hausse des rendements obligataires?

Dans nos fonds obligataires, nous privilégions les durations courtes. La hausse des taux conduit aussi privilégier, en bourse, les modèles d’actifs légers (relativement aux modèles d’actifs lourds) puisque l’effet d’escompte est réduit. Sous l’angle de l’attractivité relative, plus les taux sont élevés et moins les free cash-flows sont attractifs. Warren Buffett a été très clair sur ce point l’an dernier à l’assemblée générale de Berkshire Hathaway lorsqu’il s’est interrogé sur la raison d’avoir  2% de rendement de free cash-flow s’il obtenait 5% de rendement obligataire. L’attrait relatif des obligations a tendance à croître.

Pourquoi n’avoir que 49% du portefeuille d’actions en valeurs américaines?

Je crains l’éclatement de la bulle des actions américaines. Si un portefeuille comprend 72% concentré sur un pays, il ne répond plus au critère de diversification. Pour le formuler positivement, je dirais que les actions que nous détenons en Chine, au Japon et en Europe sont très attractives. Le marché européen est plus modeste en Europe, mais le degré d’innovation y est excellent et je pense que les projets d’infrastructures seront effectivement mis en oeuvre. La valorisation des actions européennes est un tiers meilleur marché qu’aux Etats-Unis. Le PER n’est que de 18 en Allemagne contre 25 aux Etats-Unis.

Aux Etats-Unis, vous avez cité lors de votre conférence les exemples de General Mills et Kraft Heinz. N’avez-vous que de la consommation courante?

Nous n’avons pas que de la consommation courante. Les services informatiques ont longtemps été le premier secteur du fonds Value en actions globales, mais ils ont été remplacés par le secteur de la santé. Les infrastructures arrivent en troisième position, derrière la IT.

Quel est votre avis sur les actifs privés, très en vogue en ce moment?

Les marchés privés sont à la mode depuis quelques années. Le private equity souffre maintenant des difficultés d’exit et d’introduction en bourse. Le marché de la dette privée est, lui, complètement dérégulé et mal maîtrisé. Si un accident survient sur cet énorme marché, personne n’en mesurera les conséquences. La situation est très différente dans le secteur bancaire, où la surveillance par les banques centrales est approfondie.

«En termes de modèle d’affaire, nous avons investi dans ceux qui ont souffert ces dernières années.»

En revanche, le secteur du capital-risque est passionnant, même s’il n’est pas présent dans nos portefeuilles. Je m’y intéresse à titre privé. Les fonds de «venture» effectuent un excellent travail. L’énergie des start-up est géniale. Récemment, 5000 entrepreneurs étaient présents lors de la conférence START à Saint-Gall. Une partie de son argent mérite d’y être investie.

Votre premier secteur est maintenant celui de la santé. Pourquoi privilégiez-vous ici la biotech plutôt que les grandes pharmas?

Une division du travail très claire s’est installée dans la santé. Les grandes pharmas attendent qu’un développement de nouvelles molécules soit assez avancé et achètent l’entreprise biotech qui en est à l’origine. La taille relative de la recherche s’est réduite au sein de la pharma. La biotech dispose d’un meilleur potentiel.

Vous battez l’indice très largement et sur une très longue période dans vos différents fonds «Value». Comment émergent vos nouvelles idées d’investissement?

Notre regard, à ma collègue et à moi, traduit une vision très large. La curiosité est une condition essentielle qui s’aiguise lors de conférences et de voyages. J’étais par exemple à Miami pour assister à une conférence sur la santé et, le dernier jour, j’étais le seul dans la salle à une présentation d’une biotech chinoise. A l’évidence, l’intérêt pour la biotech est encore modeste. Au cours de tels événements, les discussions permettent de comprendre des innovations qui me paraissent potentiellement révolutionnaires. Nous voyageons et visitons les entreprises sur place. Elles sont ouvertes et nous avons plaisir à entrer en contact avec elles.

La deuxième source d’inspiration vient de réflexions et de lectures de revues spécialisées.

On peut citer comme exemple l’EMBL (Institut européen de biologie moléculaire à Heidelberg) ou les conférences annuelles des lauréats du prix Nobel à Lindau. Lorsqu’un thème se dégage lors de ces événements, nous l’approfondissons, comme ce fut le cas pour la thérapie par les phages.

«Je crains l’éclatement de la bulle des actions américaines.»

J’avais lu un ouvrage à ce sujet il y a une dizaine d’années. Il était impossible d’investir dans ce thème. Depuis quelques années, une entreprise a mis au point un projet commercial dans ce domaine.

Pourquoi investissez-vous significativement au Japon?

Lors de visites d’entreprises japonaises, je suis séduit par leur incroyable qualité, par leur précision, leur fiabilité, leur innovation. Et bien sûr par la culture qui s’inscrit dans la vie économique, à l’exemple des cérémonies de thé inclues dans les visites. Les entreprises japonaises ont toutefois un handicap, leur engagement en Chine. Dès que les entreprises japonaises s’implantent en Chine, leur chiffre d’affaires a tendance à diminuer.

Quels secteurs évitez-vous?

Nous n’avons pas de titres de la défense et peu dans les énergies fossiles, à part Vista Energy, en Argentine pour jouer les progrès de ce pays. Mais je ne suis pas un spécialiste du secteur des matières premières.

Vous gérez 8,3 milliards d’euros dans vos différents fonds. Avez-vous des idées de nouveaux fonds?

Oui. Nous avons émis un ETF actif, distribué directement à l’investisseur final. Ce mode de distribution nous permet de comprendre et de maîtriser cette technique. Le prochain fonds devrait être un ETF obligataire. Nous voulons aussi lancer un ETF sur les thèmes du futur. Nous avons aussi des projets dans la dette privée. Et notre filiale IA de Lugano disposent de produits très intéressants qui pourraient former la base d’un nouveau fonds.

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