Déconfinement sur les marchés de taux

Eric Vanraes, Banque Eric Sturdza

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Chronique des taux de la banque Eric Sturdza.


©Keystone

Macron-Merkel à la manœuvre

Nous pensions que le mantra «whatever it takes» serait à jamais réservé aux banquiers centraux mais voilà que certains dirigeants de pays fondateurs de l’Union Européenne le reprennent à leur compte. Si la France et les pays périphériques apparaissent logiquement à la tête de ce mouvement, l’Allemagne est en train de se ranger finalement à l’idée qu’il faut en faire plus. La proposition franco-allemande de lever 500 milliards d’euros au nom de l’UE afin de venir en aide aux secteurs et régions les plus touchés par la crise du COVID marque en ce sens un véritable tournant. L’Allemagne accepte donc le concept de mutualisation de la dette européenne. Cette proposition franco-allemande consacre en effet l’idée d’un emprunt remboursé grâce au budget européen qui servira à distribuer des dotations et non des prêts. Emmanuel Macron a cité comme exemple le secteur du tourisme en Italie. Cela signifie qu’un pays comme l’Italie pourrait recevoir des dotations supérieures au montant qu’il mettra dans le pot commun. En revanche, si le plan était validé en l’état, l’Allemagne contribuerait à elle seule à hauteur de 135 milliards sur les 500. Le front du refus des pays dits «du Nord», mené par l’Autriche, les Pays-Bas et le Danemark ne veut pas entendre parler de dotations, préférant évoquer des prêts. 

La BCE ne peut que se féliciter du fait que les chefs d’Etats
ont enfin repris le leadership de la bataille économique.

Une solution intermédiaire sera peut-être trouvée demain lorsque la Commission européenne dévoilera son plan présenté par Ursula Von der Leyen. Une information a déjà été dévoilée par la Commission: ce ne sera pas «un copier-coller de la proposition franco-allemande» puisqu’il contiendra un mélange équilibré entre «prêts, subventions et dons». Pour l’instant, Angela Merkel a peut-être réussi son coup: cet engagement lui apporte des bénéfices (épisode Karlsruhe peu glorieux et Eurobonds «première mouture» aux oubliettes) tout en sachant qu’elle ne prend pas un gros risque en validant une initiative française qui sera de toute manière retoquée par le front du refus qui a semble-t-il choisi le Chancelier autrichien Sebastian Kurz comme porte-parole. Les chefs d’Etats ont donc enfin tenu le devant de la scène, reprenant le leadership de la bataille économique au détriment de la BCE. Cette dernière ne peut que se féliciter de cette nouvelle, elle qui a confirmé qu’en cas de besoin, nous aurons droit à plus de TLTRO et de PEPP…Whatever it takes, décidément!

Hong Kong et Brexit: ça chauffe!

Les sujets ne seraient pas si sérieux et si graves qu’on s’autoriserait un soupir de soulagement. Enfin, on parle d’autre chose que du coronavirus! En réalité, il y a sans doute un lien entre ces deux événements et la crise sanitaire et économique (mais pas financière si l’on se fie au niveau du S&P 500, entre autres!) que nous traversons. Dans les deux cas, nous avons à faire à un conflit et il est tentant pour un belligérant de profiter de la situation pour davantage muscler son jeu. Par conséquent, les marchés ont commencé vendredi à s’inquiéter d’une nouvelle escalade des tensions à Hong Kong et de la tentation de Pékin d’annexer purement et simplement l’ex-territoire britannique par le biais de sa loi sur la «sécurité nationale» qui pourraient lui ôter ses particularités qui symbolisent jusqu’à présent le fameux concept «un pays, deux systèmes». 

Pendant que nous avons les yeux braqués sur Hong Kong,
les Chinois pourraient préparer une tentative de «rapprochement» avec Taïwan.

Les marchés étaient pratiquement fermés hier (Memorial Day aux Etats-Unis et Spring Bank Holiday au Royaume-Uni) et nous attendons avec impatience de connaître leur réaction dans les jours qui viennent. Ils devraient toutefois faire attention à ne pas se tromper de sujet: Pendant que nous avons les yeux braqués sur Hong Kong, les Chinois pourraient préparer une éventuelle tentative de «rapprochement» avec Taïwan. Nous sommes convaincus qu’il s’agit d’un risque tout à fait envisageable, bien plus problématique et dangereux que les tensions à Hong Kong. En Europe, le dossier Brexit est de nouveau sur la table. Londres, qui poursuit par ailleurs ses négociations commerciales avec Washington, a dévoilé son projet d’introduction de visas à points (dès le 1er janvier 2021 pour tous les ressortissants de l’UE sauf les Irlandais) sonnant la fin de la libre circulation des Européens sur son territoire. Le gouvernement britannique a exclu d’étendre la période de transition au-delà de la fin de cette année et Michel Barnier a pointé du doigt «le manque d’engagements du Royaume-Uni sur des points fondamentaux que nous n’avons pas inventés puisqu’ils sont contenus dans l’accord de retrait». Les négociations qui avaient repris (40 visioconférences la semaine dernière) se sont donc soldées par un constat d’échec et le No Deal est de plus en plus probable, l’impression dominante étant que non seulement il n’y a pas eu d’avancée mais plutôt un recul par rapport à la situation d’avant-COVID-19. Hong Kong et Brexit sont donc les deux premiers «thèmes de déconfinement» des marchés: nous avons l’impression de revenir plusieurs mois en arrière…mais en pire!

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