Se positionner en vue d’une débâcle économique mondiale?

Adrien Pichoud, SYZ Asset Management

3 minutes de lecture

La rationalité finira assurément par l’emporter dans le conflit sino-américain, mais le risque extrême a progressé.


©Keystone

La croissance mondiale est confrontée à deux risques géopolitiques majeurs. La guerre commerciale sino-américaine et la montée du populisme en Europe ont engendré une nouvelle ère de sensibilité du marché. Mais au-delà des fluctuations à court terme, ces événements ont-ils un impact significatif sur la croissance?

Au début de l’année, la Chine et l’Europe ont toutes deux affiché des signes timides de stabilisation, mais les chiffres les plus récents ne sont pas parvenus à confirmer la reprise de l’activité escomptée. Même si cela peut sembler lié aux événements macro-économiques, les investisseurs doivent distinguer l’impact des évolutions politiques sur la volatilité du marché de leur impact sur la croissance, afin de comprendre les implications en termes d’allocation d’actifs. 

Un changement structurel

La guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine a changé la donne. Elle a remis en question l’ordre établi des relations commerciales et ouvert une «Boîte de Pandore» des renégociations dont l’issue la plus encourageante serait que l’on ne revienne pas à un ordre mondialisé.

L’orgueil national devrait devenir le moteur principal
des processus de négociations.

Ce changement structurel a provoqué un nouveau paradigme de regain de sensibilité du marché. En outre, l’escalade récente des tensions sino-américaines a accru les risques de détérioration et ajouté des incertitudes aux perspectives de croissance. Même si nous sommes convaincus que la rationalité finira par l’emporter, le risque extrême a également progressé, et l’orgueil national devrait par conséquent devenir le moteur principal des processus de négociations.

En Europe, la montée du populisme est omniprésente, comme en témoignent les dernières élections au Parlement Européen et la longue saga du Brexit. Toutefois, au-delà de l’impact sur la volatilité à court terme, seuls deux facteurs importent pour les marchés. Le risque d’éclatement de la zone euro constitue la plus grande menace, suivi par le risque que le consensus politique puisse conduire un pays à quitter le cadre de Maastricht caractérisé par un déficit budgétaire et une dette publique faibles.

Même l’Italie, qui suscite des inquiétudes perpétuelles chez les investisseurs, présente des risques minimes à ces deux égards. Si un nouveau gouvernement formé par la Ligue et le centre-droit arrivait au pouvoir, la probabilité qu’il ignore complètement le cadre européen serait relativement faible. L’Italie a toujours le soutien de la BCE et le discours de Matteo Salvini tient davantage de la posture médiatique que de la réalité. Par conséquent, nous ne sommes pas trop préoccupés par l’impact des évolutions politiques ponctuelles en Europe sur la croissance.

La perspective d’une croissance mondiale
ralentie mais positive demeure.

Notre scénario de référence reste celui d’une croissance mondiale ralentie mais positive, qui rappelle la situation au Japon. La situation pourrait se dégrader avant de s’améliorer, et finalement se stabiliser à un niveau moins optimal, du fait du bouleversement dans les relations commerciales mondiales. Toutefois, aucune récession, ni faiblesse de la croissance ou de l’inflation ne sont entretenues par les politiques accommodantes des banques centrales, ni par la forte demande intérieure dans le monde.

Rester dynamique

Dans l’expectative d’un équilibre marqué par une croissance plus faible, nous avons pris des mesures pour protéger nos stratégies multi-actifs. Dans le contexte actuel, les actifs traditionnellement défensifs, tels que l’or, sont onéreux. Ainsi, au lieu d’accroître l’exposition à ces valeurs refuges, nous cherchons une protection en réduisant les avoirs actuels en actifs risqués. Nous avons opté pour un allégement des actions, plus sensibles aux actualités négatives et à la morosité que les autres classes d’actifs et qui vont faire les frais du regain de volatilité.

Nous nous abstenons également de prendre un risque de duration sur les obligations du Trésor américain, essentiellement pour des raisons de valorisation. Puisque, selon nous, une récession est improbable, la chute récente des rendements à long terme a sans doute été excessive et dans tous les cas, offre peu d’intérêt par rapport au portage présenté par les obligations à court terme. En effet, en restant investi sur le segment des échéances courtes de la courbe via les bons du Trésor américain à un an, nous pouvons obtenir 2% de rendement garanti sur un investissement extrêmement liquide, sans encourir le risque de perte de capital.

«Nous recherchons le portage
sur les segments obligataires plus risqués.»

Dans le reste du monde, les politiques monétaires accommodantes ont dissipé les craintes concernant la liquidité qui tourmentaient les investisseurs au quatrième trimestre 2018, favorisant les actifs obligataires plus risqués.  Par conséquent, pour générer des rendements dans ce contexte de croissance morose, nous recherchons le portage sur les segments obligataires plus risqués. 

La dette en devises fortes des marchés émergents nous paraît avantageuse, grâce aux spreads attractifs et à la stabilité des devises pour l’instant. En supposant une faible croissance conjuguée à une poursuite des politiques accommodantes sans l’ombre d’une récession dans les 12 prochains mois, aucun obstacle visible ne devrait venir menacer les marchés émergents. La liquidité est abondante, les devises locales ne seront pas dévaluées par un dollar raffermi, et les défaillances resteront limitées. 

Nous privilégions une exposition diversifiée à l’univers des marchés émergents, notamment les pays moins exposés au risque macro-économique, en évitant les économies du Sud-Est asiatique liées à la Chine, et exempts de faiblesses particulières. Les pays d’Amérique latine, tels que le Brésil, et les pays d’Europe de l’Est caractérisés par des obligations libellées en euro et un rendement attractif, tels que la Pologne et la Roumanie, sont les plus intéressants.

«Nous évitons les valeurs refuges onéreuses
et conservons une flexibilité dans notre allocation d’actifs.»

Les obligations financières subordonnées européennes affichant des bilans solides présentent également un portage attractif à des valorisations abordables, soutenues par des politiques monétaires accommodantes qui devraient empêcher un nouvel élargissement des spreads. Néanmoins, nous abordons cette classe d’actifs au cas par cas afin de déterminer des profils risque/rendement positifs.

Puisqu’à notre avis, aucune récession n’est imminente, nous évitons les valeurs refuges onéreuses et conservons une flexibilité dans notre allocation d’actifs. En restant réactifs et en ajustant les allocations d’actifs en vue de refléter les changements de paradigmes que sont le regain de volatilité et la stagnation de la croissance, nous parvenons à déceler des opportunités dans le marasme actuel.

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