La dette privée traverse en ce moment une zone de turbulence et se retrouve en une de nombreux médias. Après une décennie de croissance quasi ininterrompue, portée par le retrait des banques et la quête de rendement des investisseurs, cette classe d’actifs — aujourd’hui estimée à près de 2000 milliards de dollars et potentiellement attendue à 4500 milliards en 2029 — fait l’objet de doutes. Blocages de retraits sur certains fonds, interrogations sur les valorisations: des signaux qui ravivent des réflexes bien connus depuis la crise des subprimes.
Faut-il pour autant s’inquiéter d’une dérive systémique? Probablement pas. En effet trop souvent un public non averti peut considérer la dette privée comme un ensemble homogène. Or c’est cette confusion qui alimente aujourd’hui la défiance.
Car la réalité est bien différente. La dette privée regroupe une multitude de stratégies différentes, avec des profils de risque très disparates et des moteurs de performance distincts (direct lending, dette mezzanine, dette d’infrastructure ou encore dette immobilière…) qui ne réagissent pas de la même manière aux phénomènes économiques. Savoir faire la distinction entre un financement d’entreprise technologique à fort effet de levier et un prêt adossé à une infrastructure essentielle est une nécessité pour les investisseurs, dans l’environnement actuel.
Certains segments de la dette privée souffrent
Les tensions observées depuis le début de l’année 2026 se concentrent sur des segments bien identifiés. D’un côté, les véhicules dits semi-liquides, qui promettent une certaine flexibilité aux investisseurs tout en étant investis dans des actifs par nature illiquides. De l’autre, des véhicules ayant pour sous-jacent des financements à effet de levier élevé, souvent à taux variable, particulièrement présents dans les secteurs technologiques. Le contexte macroéconomique agit ici comme un révélateur. La remontée des taux, si elle améliore mécaniquement les rendements, fragilise les emprunteurs les plus endettés. Parallèlement, les incertitudes liées à l’impact de l’intelligence artificielle sur certains modèles économiques — notamment dans le secteur du logiciel — viennent accentuer les interrogations. Le résultat est une montée progressive des indicateurs de stress, observable également en Europe, bien que dans des proportions encore contenues par rapport aux Etats-Unis. Dans la tech des taux de défaut en hausse sont attendus en 2028 à l’échéance des prêts.
D’autres segments de la dette privée restent fondamentalement attractifs
Vu sous cet angle, la classe d’actifs effraie désormais certains investisseurs. Or d’autres segments comme la dette d’infrastructure restent d’excellentes thèses d’investissement. Bien que faisant partie de l’univers de la dette privée au sens large, cette dernière en diffère profondément par ses fondamentaux. Ses sous-jacents réseaux énergétiques, infrastructures de transport, équipements liés à la transition numérique sont par nature essentiels voire stratégiques, et bénéficient d’un fort soutien politique. Surtout, ses flux de revenus sont prévisibles et reposent largement sur des contrats de long terme, souvent conclus avec des acteurs publics ou régulés.
La dette infrastructure permet ainsi aux investisseurs de bénéficier de flux de trésorerie prévisibles grâce à des financements fortement structurés et sécurisés, adossés à des actifs d’infrastructure sous-jacents, capturant une prime par rapport aux marchés de la dette corporate pour compenser l’illiquidité et la complexité, mais sans compromis sur la qualité de crédit.
Cette structure se traduit concrètement par des profils de risque distincts, avec des taux de défaut historiquement plus faibles que dans la dette d’entreprise. Ce segment est aussi largement à l’écart des tensions actuelles car principalement concentré sur des expositions moins cycliques voire moins sensibles à court terme aux ruptures technologiques.
Enfin, des opportunités existent à tous les niveaux de la structure du capital (c’est-à-dire senior Investment grade ou junior non-Investment grade), permettant aux investisseurs de sélectionner et d’ajuster leurs profils rendement/risque.
La dette privée entre dans une phase de maturité
Au-delà du cas spécifique de l’infrastructure, les évolutions en cours traduisent une mutation plus profonde du marché. Après des années dominées par la croissance des volumes et l’abondance de liquidité, la dette privée entre dans une phase de maturité.
Dans ce nouveau cycle, la capacité à distinguer les sous-segments, à analyser les fondamentaux et à faire preuve de sélectivité devient déterminante. Car tout le marché de la dette privée n’est pas en crise: nous assistons simplement à un changement de régime.