Les risques ESG chahutent les obligations sur le tabac

Diana Chiu, TwentyFour Asset Management

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Outre les risques réglementaires, l’industrie est confrontée à des défis ESG au-delà des facteurs de santé.


© Keystone

Les spreads obligataires des entreprises de tabac ont subi une forte volatilité suite aux annonces de l’administration Biden, qui envisage d’interdire les cigarettes mentholées et de contraindre les fabricants à réduire les niveaux de nicotine de toutes les cigarettes à un niveau «non addictif» ou «minimalement addictif». Des rumeurs au sujet d’une hausse de la taxe sur le tabac ajoutent encore aux turbulences que traverse le secteur.

Exposition aux risques réglementaires

Dans ce contexte d’inquiétudes croissantes sur le plan réglementaire et politique, les spreads des obligations sur le tabac se sont élargis jusqu’à 20 pb. En conséquence, le secteur sous-performe actuellement l’indice US IG Corporate de 1,02% sur la base du rendement total depuis le début de l’année.   

Chez TwentyFour, nous avons constaté qu’une approche ESG intégrée à notre cadre d’investissement permettait d’anticiper toute l'étendue des impacts financiers liés aux secteurs fortement exposés aux risques réglementaires tels que les grandes entreprises mondiales de tabac.  En 2019, nous avions par exemple d’abord tenu compte de la réorientation de British American Tobacco vers un portefeuille de produits à risque réduit mais l’avions jugée insuffisante pour lui attribuer un score de momentum ESG positif.

Avant de faire les gros titres, les spreads obligataires sur le tabac se négociaient déjà avec une décote de 32 pb par rapport à l'indice global BAML US Corporate. Sur le segment des actions, Philip Morris et Altria se sont tous deux classés parmi les trois titres les plus sous-pondérés dans les fonds ESG. De fait, la décote observée dans les spreads des obligations sur le tabac par rapport à l’indice US Corporate suit de près la popularité croissante des fonds ESG et durables; avant 2019, les titres sur le tabac se négociaient en ligne avec l’indice, voire avec une prime pouvant atteindre 100 pb par rapport à celui-ci.

Source: Bloomberg

Les fonds ESG sont devenus l’un des segments obligataires les plus dynamiques en 2019 et cette demande marginale a largement exclu les producteurs de tabac. Depuis le début de l’année, les entrées nettes dans les fonds d’obligations ESG se sont envolées à environ 10,5 milliards de dollars par mois et sont en passe de battre le record de 2020 à 61 milliards de dollars, lequel représentait le double des entrées nettes de 2019 et plus de dix fois le chiffre de 2018. A terme, la demande des investisseurs pour les secteurs peu respectueux des critères ESG devrait simplement évoluer à la traîne.

Source: EPFR

Sous la pression des investisseurs, les géants du tabac ont fait quelques efforts pour améliorer leur profil ESG. Lors d’une réunion d’actionnaires qui s’est déroulée en février dernier, Philip Morris a annoncé son objectif de 50% de chiffre d’affaires généré par des produits sans fumée ou sans nicotine du tout (contre 24% actuellement). Les spreads sont néanmoins restés volatils et le secteur est sous étroite surveillance. Une interdiction totale des cigarettes mentholées ou des mesures de réduction de la nicotine aux Etats-Unis auraient un impact particulièrement négatif sur Altria, British American Tobacco et Imperial Tobacco, qui génèrent respectivement 100%, 45% et 31% de leur chiffre d’affaires aux USA. Les cigarettes mentholées représentent une large part des ventes de cigarettes américaines, environ 35%. Philip Morris n’est pas aussi directement impacté car il n’a pas d’exposition aux USA, tandis que Swedish Match et Scandinavian Tobacco tirent 63% et 44% de leur chiffre d’affaires des USA mais vendent essentiellement des cigares.

Un chemin long et difficile à parcourir

Compte tenu de notre approche ESG intégrée à notre cadre d'investissement, nous estimons que le secteur du tabac restera sous pression et continuera à se négocier avec une décote importante. Jeudi dernier, l’administration Biden a annoncé son intention d’interdire les cigarettes mentholées. L’industrie risque de faire face à plusieurs années de litiges alors que la FDA élabore des règles plus complètes pour la réduction de nicotine.

Un chemin long et difficile attend les entreprises du tabac pour résoudre les problèmes structurels liés à la réglementation, d’autant que les enjeux ESG ne se limitent pas à des questions de santé: ils englobent également les dégâts environnementaux, la pollution causée par les pesticides, la déforestation et les violations des droits humains dans la chaîne d'approvisionnement. Dans ce contexte, la volatilité des spreads et les risques réglementaires devraient continuer de peser sur le secteur à l’avenir.

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