Deux tendances séculaires façonneront la finance dans les années à venir, l’une impulsée depuis la base par des innovations technologiques de rupture, l’autre depuis le sommet par des influences géopolitiques. La gestion de chacune d’entre elles exigera des adaptations majeures de la part des établissements financiers et de leurs régulateurs, une tâche d’autant plus difficile que ces deux tendances s’exercent dans des directions opposées, et que leur dénouement demeure incertain.
Du côté des évolutions qui s’opèrent depuis la base, l’intelligence artificielle, les blockchains et la tokenisation annoncent des transactions plus rapides, moins coûteuses, et par conséquent des gains de productivité à l’échelle de l’économie. Cette promesse s’accompagne néanmoins de dangers potentiels, parmi lesquels un risque de disparition d’emplois et de cybercriminalité sous l’effet des technologies.
Au chapitre des aspects positifs, on peut imaginer d’ici cinq ans une architecture de paiement fonctionnant sur des fondations beaucoup plus agiles et efficientes en termes de coûts. A mesure que les frictions opérationnelles s’atténueront, et que les transactions deviendront quasiment instantanées, les mécanismes préexistants céderont de plus en plus la place à des systèmes reposant sur de meilleures technologies et sur des produits plus innovants. De même, à mesure que les risques de contrepartie diminueront, l’efficacité s’améliorera.
Ces nouveaux instruments joueront un rôle de premier plan dans les secteurs public et privé, respectivement sous la forme de nouvelles monnaies numériques de banque centrale et de stablecoins. Ils permettront non seulement d’améliorer l’efficacité des transactions, mais également d’attirer un plus large ensemble d’institutions financières, y compris des entités non bancaires. Un nouvel écosystème verra le jour pour répondre aux besoins des investisseurs qui utilisent l’IA non seulement pour améliorer l’analyse de crédit et la sélection de titres, mais également pour orienter l’allocation d’actifs et la gestion des risques.
Cet important processus ascendant n’est toutefois pas sans risque. Ce que l’innovation technologique apporte en termes d’efficacité, elle peut rapidement le compromettre en faisant naître de nouvelles vulnérabilités, que ce soit en créant des possibilités de cyberattaques plus sophistiquées ou en introduisant des fragilités opérationnelles systémiques. Cela se vérifiera particulièrement si les entreprises et les régulateurs échouent à s’adapter en ajustant leurs processus de travail, en mobilisant l’expertise nécessaire, ainsi qu’en renforçant la gouvernance pour ne pas se laisser distancer par des entités conçues dès le départ autour de l’IA.
Ces défis opérationnels seront amplifiés par des forces structurelles descendantes, qui poussent d’ores et déjà la finance vers la fragmentation, vers des frictions accrues, et vers un cloisonnement national. Dans le monde de la géoéconomie, la politique intérieure à court terme, les impératifs de sécurité nationale et les rivalités géopolitiques dictent de plus en plus les politiques et les performances financières. Les outils de cette géoéconomie incluent systèmes de paiement utilisés à des fins de pression, sanctions en matière d’investissement, politiques industrielles autoritaires et interventions directes sur la formation des prix du marché – autant de décisions qui alimentent la fracturation de l’ordre économique multilatéral.
Plutôt que d’être principalement déterminés par des rendements ajustés au risque, les flux de capitaux et la valorisation des actifs refléteront de plus en plus les subventions publiques, les restrictions sur les capitaux, la persuasion morale et les investissements stratégiquement orientés. Les Etats seront davantage tentés non seulement d’utiliser la finance comme un outil au service de leur stratégie industrielle nationale, mais également d’influer sur les prix du marché – ce que le Trésor américain actuel a déjà tenté de faire concernant les rendements des obligations américaines et le yen japonais.
Au niveau international, le secteur financier sera confronté à davantage d’interventions du type de celles déjà observées de la part des Etats-Unis, qui recourent à des droits de douane ainsi qu’à des sanctions en matière d’investissement pour faire pression sur leurs adversaires comme sur leurs alliés. En cas de conflit, nous assisterons probablement à davantage de stratégies de type «Economic Fury», la campagne de sanctions actuellement menée par les Etats-Unis dans le but d’asphyxier l’économie iranienne. A l’avenir, l’Amérique hésitera encore moins à imposer des sanctions secondaires aux pays ou aux entreprises facilitant les échanges commerciaux et les paiements avec ceux qu’elle combat.
Ayant découvert la puissance de la finance utilisée comme arme, les gouvernements d’autres grandes économies développées pourraient également être tentés d’utiliser les réseaux financiers comme instruments de politique économique. En réponse, les économies ciblées et non alignées redoubleront d’efforts pour mettre en place des alternatives, telles que des mécanismes de paiement non centrés sur l’Occident, ce qui accentuera la fragmentation de l’architecture financière mondiale.
L’évolution de la dette souveraine deviendra également une source plus importante d’incertitude structurelle. Déjà confrontés à un risque accru d’interventions gouvernementales directes visant à gérer les coûts d’emprunt en contenant artificiellement les rendements, les marchés peineront davantage à recourir au mécanisme des prix pour allouer efficacement les ressources. Dans le même temps, le poids record de la dette publique et les nouvelles émissions obligataires massives des grandes économies mettront à l’épreuve la capacité d’absorption du marché, alimentant la volatilité structurelle des rendements, et accentuant le risque de voir certains gouvernements remettre en cause l’indépendance de leur banque centrale.
Les grandes questions encore sans réponse consistent à déterminer si, comment et quand ces deux dynamiques entreront en collision, elles qui s’inscrivent dans le même paradoxe énigmatique: l’exécution des opérations financières deviendra plus rapide et plus intelligente que jamais, tandis que la mobilité transfrontalière des capitaux et l’allocation efficace des ressources nationales seront nettement plus limitées. Tandis que des agents pilotés par l’IA pourraient permettre le rééquilibrage de portefeuilles de plusieurs milliards de dollars en quelques millisecondes, et que les stablecoins pourraient faciliter le règlement instantané des transferts transfrontaliers pour une fraction minime du coût actuel, cette efficacité au niveau micro viendra contrarier l’orientation des politiques gouvernementales, en particulier au niveau international.
Compte tenu de ces forces contradictoires, nous ne devons pas sous-estimer les défis structurels et séculaires auxquels le secteur financier est confronté. Malgré la capacité des technologies numériques à générer de nouveaux gains d’efficacité, les entreprises seront confrontées à des incertitudes à la fois au niveau national (sous l’effet des interventions gouvernementales sur les marchés et de leurs politiques industrielles) et au niveau international (du fait des cyberattaques étrangères et d’autres menaces). Les entreprises exerçant des activités transfrontalières devront tenir compte de la «militarisation financière», qui visera à ralentir certains flux de capitaux ainsi qu’à en bloquer d’autres purement et simplement. Les mouvements de capitaux entre blocs géopolitiques pourraient devenir plus lents, plus risqués et davantage soumis à une surveillance au nom de la sécurité nationale, à des obstacles de conformité, ainsi qu’à la fragmentation des circuits de compensation.
Pour l’exprimer simplement, nous assistons à l’accélération de deux dynamiques puissantes, qui s’exercent dans des directions opposées: les technologies financières à l’œuvre depuis la base permettent une intégration transparente, tandis que la politique géoéconomique du sommet vers la base alimente la fragmentation. Ce nouveau monde remet en cause l’idée reçue selon laquelle la finance est vouée à devenir avec le temps plus fluide, moins coûteuse et plus mondialisée. Une telle évolution est possible, mais elle ne se produira pas sans difficulté. S’orienter au sein d’un écosystème caractérisé par des dynamiques alimentant à la fois l’efficacité, la fragmentation et l’intervention des Etats constituera l’un des défis majeurs des cinq prochaines années.
Nous ignorons pour l’heure où cela nous mènera. Il ne fait toutefois aucun doute que les investisseurs et les régulateurs doivent se préparer à une volatilité accrue, à une dispersion plus large, ainsi qu’à des incertitudes structurelles plus profondes.
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