Le grand rééquilibrage en marche

Patrick Zweifel, Pictet Asset Management

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Les Etats-Unis n’ont pas besoin de décliner pour que les investisseurs redécouvrent les marchés émergents… et l’Europe.

 

A mi-juillet, le MSCI Europe surperforme le MSCI US de plus de 17% depuis le début de 2025. Les marchés émergents font encore mieux, avec une avance de près de 25%. A la veille des hostilités au Moyen-Orient, ces écarts dépassaient 28% et 30%. Le conflit en Iran a temporairement cassé cette dynamique: les valeurs américaines, surtout liées à l’IA, ont retrouvé leur statut de refuge, sur l’idée que le cycle d’investissement dans l’IA survivrait à la guerre. Réaction logique, mais qui a masqué un mouvement plus profond: le début d’un rééquilibrage durable des flux de capitaux. Le retour d’une surperformance européenne dès le cessez-le-feu montre que ce n’était pas qu’un trade tactique.

Ce mouvement ne repose pas sur un déclin américain. Les Etats-Unis restent l’économie la plus innovante au monde. Selon l’indice d’innovation 2025 de l’OMPI, ils sont troisième, derrière la Suisse et la Suède. Leurs marchés de capitaux sont sans équivalent, leurs entreprises technologiques fixent le rythme de l’innovation mondiale et leur capacité à attirer les talents demeure élevée. Rien de tout cela n’est remis en cause. Le vrai changement vient de la concentration extrême des portefeuilles mondiaux: un seul pays, une seule devise, un seul secteur, quelques mégacaps. La question n’est plus «faut-il sortir des Etats-Unis?», mais «est-il encore raisonnable d’y concentrer l’essentiel de son risque?».

L’Europe n’a pas vocation à remplacer l’exceptionnalisme américain. Elle doit redevenir une source crédible de croissance, de profits et d’innovation.

Les grands cycles de leadership durent souvent une décennie ou plus, mais jamais indéfiniment. Les Etats-Unis dominaient les années 1990; l’Europe et les émergents les années 2000; puis les Etats-Unis ont repris la main après la crise financière mondiale et la crise de la dette européenne. Ces bascules ne sont pas aléatoires: elles coïncident souvent avec une phase où un segment de l’économie porte la croissance via le levier. Dans les années 1990, les entreprises; dans les années 2000, les ménages américains; aujourd’hui, l’Etat.

Depuis 2009, les Etats-Unis affichent un déficit budgétaire moyen de 6,4% du PIB, le plus élevé parmi les économies avancées. Leur dette publique est passée de 87% à 124% du PIB, soit +37 points. Sur la même période, la dette publique de l’Union européenne n’a augmenté que de 7 points, comme la zone euro. Cette divergence n’est pas neutre: même avec un multiplicateur prudent, cette expansion budgétaire a ajouté environ 0,5 point de croissance par an à l’économie américaine. Une partie de l’exceptionnalisme américain vient donc du levier budgétaire, pas seulement de l’innovation. Sans annoncer une crise, un déficit de cette ampleur est difficilement soutenable. Une consolidation quasi inévitable devrait faire passer la politique budgétaire du rôle de soutien à celui de frein.


 


Dans ce contexte, les émergents apparaissent comme les premiers bénéficiaires. Leur surperformance récente n’est pas un simple rebond. Quatre des cinq moteurs historiques sont redevenus favorables: dollar plus faible, politique monétaire encore restrictive mais en voie d’assouplissement, commerce mondial plus résilient qu’anticipé, reprise des métaux industriels. Seule la Chine reste un facteur plus mitigé. Après une décennie de sous-performance, l’environnement macro rappelle le début des années 2000.

Reste la question de l’Europe. Peut‑elle, elle aussi, devenir une destination crédible de ce rééquilibrage? Elle n’a pas besoin d’être «exceptionnelle», seulement d’être moins décevante au moment où les Etats-Unis cessent d’être le seul actif offrant croissance, profits et sécurité.

Son handicap principal est connu. Il ne tient ni à l’innovation, ni à un retard irrémédiable en IA. Les enquêtes de la BEI montrent que 37% des entreprises européennes utilisent déjà des solutions d’IA, contre 36% aux Etats-Unis, avec des pays nordiques parmi les plus avancés. Le problème est ailleurs: 69% des entreprises européennes citent la réglementation comme frein majeur, contre 54% aux Etats-Unis; 45% jugent l’accès au financement insuffisant, contre seulement 29% outre-Atlantique. L’Europe souffre moins d’un déficit technologique que d’un déficit de financement et de passage à l’échelle.


 


Cette faiblesse est visible tout au long de la chaîne d’innovation, de la recherche à la production de masse. L’Europe est forte en amont, en recherche et capital humain, mais peine à faire émerger des champions industriels. Les Etats-Unis dominent le financement du risque et les écosystèmes de start‑up; la Chine excelle dans l’industrialisation et le déploiement rapide. L’enjeu européen n’est pas l’idée, mais la capture de la valeur économique.

Or c’est précisément là que les politiques commencent à changer. Les rapports Letta et Draghi se traduisent en mesures concrètes: union de l’épargne et de l’investissement, approfondissement des marchés de capitaux, simplification réglementaire, montée en puissance des dépenses de défense, accélération de la politique industrielle. Surtout, l’Europe s’apprête à activer un levier budgétaire longtemps sous‑utilisé: avec un écart cumulé d’environ 30 points de PIB de dette publique par rapport aux Etats-Unis depuis 2009, la marge de rattrapage est réelle. Près de 15% du PIB de l’Union européenne devraient être investis au cours de la prochaine décennie, dont environ un tiers en provenance de l’Allemagne, dans des secteurs à fort impact sur la productivité. Si ces montants sont déployés rapidement, la croissance européenne peut plus que doubler à horizon trois à cinq ans, vers 2%–2,5%.

La transition énergétique en donne déjà un aperçu. Depuis 2020, la production d’électricité solaire en Europe a été multipliée par 2,5, soit plus de 20% de croissance par an. Ce n’est plus seulement une politique climatique, mais un cycle d’investissement massif dans les réseaux, les infrastructures, le stockage et l’industrie. Les dépenses militaires vont dans le même sens: depuis 2020, les dépenses de défense de l’UE ont été multipliées par 1,5, leur part dans les dépenses militaires mondiales passant d’environ 16% à près de 20%. Au‑delà de la réponse géopolitique, cela alimente un nouveau cycle industriel, dans les technologies duales et les capacités critiques.

L’intégration financière s’accélère également. En 2025, les fusions‑acquisitions bancaires en Europe ont atteint leur plus haut niveau depuis plus de dix ans, et la dynamique se poursuit en 2026. Les deals transfrontaliers — BPCE–Novo Banco, Erste–Santander Polska, BAWAG–PTSB — dessinent progressivement un marché bancaire plus intégré. Ils s’inscrivent dans les chantiers de l’union bancaire et de l’union des marchés de capitaux: cadres communs de supervision, de résolution, et, progressivement, de garantie des dépôts. Ensemble, consolidation industrielle et convergence réglementaire renforcent la capacité du système bancaire européen à financer l’investissement et à diffuser le choc d’intégration financière.

Enfin, l’Europe commence à mobiliser son atout le plus sous‑estimé: l’épargne des ménages. En zone euro, les ménages épargnent plus de 16% de leur revenu disponible, contre environ 3% aux Etats‑Unis, avec près de 20% en Allemagne. Cette épargne abondante, longtemps mal orientée, devient progressivement un levier macroéconomique. En France, PEA et surtout PEA‑PME, renforcés par PACTE, visent à canaliser l’épargne vers les fonds propres des PME. En Allemagne, les véhicules publics de capital‑risque et de croissance, regroupés autour d’EIF German Equity, soutiennent les PME technologiques et les start‑ups. Des dispositifs similaires se multiplient dans la zone euro avec un objectif commun: relier l’épargne des ménages aux besoins de financement des entreprises. L’Europe commence ainsi à transformer son excès d’épargne en moteur de capital productif.

Bien sûr, les défis restent nombreux: marchés de capitaux fragmentés, réformes lentes, absence d’actif sans risque comparable au Treasury. Mais les marchés ne demandent pas la perfection; ils cherchent une amélioration des fondamentaux au moment où les attentes deviennent excessives ailleurs. L’Europe n’a pas vocation à remplacer l’exceptionnalisme américain. Elle doit redevenir une source crédible de croissance, de profits et d’innovation. Les émergents semblent déjà profiter du rééquilibrage. L’Europe pourrait bien en être le deuxième grand gagnant. Le grand rééquilibrage ne serait alors pas l’histoire d’un déclin américain, mais celle d’un monde où la diversification redevient une source de performance… et où l’Europe cesse d’être un pari contrariant pour redevenir un pilier naturel des portefeuilles globaux.

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