Le dilemme des décideurs américains

Michaël Nizard, Edmond de Rothschild Asset Management

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Pour espérer une accalmie durable sur les taux il faudra rassurer les investisseurs à la fois sur la crédibilité fiscale du gouvernement US et sur la sortie de crise en Iran.

Le Secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, a feint la surprise cette semaine quand il a été interrogé sur la remontée rapide des cours du brut, admettant ne pas en comprendre les raisons alors que les flux pétroliers transitant par le détroit d’Ormuz seraient de 10 Mb/j selon l’administration américaine. Néanmoins, tous les indicateurs d’activité maritime s’accordent à dire que ce chiffre est très probablement exagéré et que la réalité se situe davantage autour de 5 Mb/j en moyenne, un niveau très faible non seulement par rapport à la situation d’avant-guerre (20 Mb/j) mais aussi par rapport au niveau atteint après la signature du MoU (The Memorandum of Understanding) entre Téhéran et Washington.

Certes, les voies maritimes alternatives permettent de compenser une partie de ce déficit mais les récentes attaques des Houthis en mer rouge ont également ralenti les exportations saoudiennes, exacerbant les craintes des investisseurs, d’autant plus que les prix des produits pétroliers évoluent à des hauteurs encore plus élevées compte tenu du manque de capacités de raffinage. A cela s’ajoute la hausse des cours du gaz en Europe, en lien avec le blocage du détroit d’Ormuz mais aussi avec les conditions climatiques difficiles cet été et la faiblesse de la production nucléaire française, tandis que les dernières prévisions météorologiques alertent sur la puissance du phénomène El Nino qui pourrait fortement perturber la production agricole en 2027.

La combinaison de ces facteurs a de nouveau propulsé l’indice global des matières premières au-dessus du pic atteint en 2022 et a largement contribué à l’envolée additionnelle des taux souverains cette semaine, en particulier sur les échéances les plus longues. Le risque de perte de contrôle sur les taux longs n’a laissé d’autre choix au Trésor américain que d’annoncer, à la surprise générale, l’augmentation de la taille de ses rachats d’obligations souveraines à 10, 20 et 30 ans, passant d’une taille maximale des opérations de 2 milliards à 4 milliards de dollars au moins. Au-delà des montants qui paraissent encore limités à ce stade, Scott Bessent cherche surtout à signaler aux marchés financiers sa détermination à freiner la progression des taux longs, à l’image de ce que pourrait faire un banquier central avec la forward guidance, ce qui a temporairement fonctionné cette semaine, mais au prix d’une dépréciation marquée du dollar et d’une envolée des métaux précieux.

Pour espérer une accalmie durable il faudra toutefois rassurer les investisseurs sur deux aspects fondamentaux. D’une part, sur la crédibilité fiscale du gouvernement américain alors que le déficit budgétaire continue d’évoluer autour de 6% même en période d’expansion économique. Des annonces pourraient d’ailleurs être faites sur le sujet dans les prochains jours. D’autre part, sur la sortie de crise en Iran alors que la stratégie américaine d’abandonner les frappes militaires et d’appliquer une pression économique maximale sur Téhéran pourrait prendre des mois avant d’éventuellement porter ses fruits. A l’approche des élections de mi-mandat, l’effondrement des Républicains dans les sondages et le risque de perdre le Sénat (estimé à 51%) devraient toutefois inciter Donald Trump à privilégier la reprise des négociations.

En attendant, les marchés actions ont accusé des pertes non négligeables cette semaine, en particulier sur le secteur technologique, pénalisé de manière additionnelle par les craintes autour de la montée en puissance des modèles IA chinois, notamment Qwen 3.8 dont les performances rivalisent avec les modèles américains et dont le nombre de téléchargements a dépassé 3 milliards. L’intensification de la compétition dans l’IA est cependant une bonne nouvelle pour le reste de la cote dans la mesure où la baisse du ratio coût/intelligence du modèle laisse espérer des gains de productivité importants à l’avenir, ce qui continuera de soutenir les résultats des entreprises. Ce contexte nous incite à rester positifs sur les marchés actions, ainsi que sur le crédit Investment Grade et High Yield. Néanmoins, les incertitudes géopolitiques à court terme nous ont conduits à mettre en place certaines couvertures. A l’inverse, nous restons négatifs sur le dollar.

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