La monnaie magique

Valérie Plagnol, Vision & Perspectives

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La crise du COVID aiguise les appétits les plus extrêmes en faveur de la création monétaire. Mais rappelons qu’il n’y pas de «déjeuner gratuit».

De «la monnaie hélicoptère» à l’annulation de la dette, les propositions de résolution de la crise économique actuelle par des expédients ne manquent pas. Ces recettes sont loin d’être nouvelles. Passons-les rapidement en revue. La crise est un formidable choc simultané d’offre et de demande. Les restrictions imposées à l’activité ont conduit les Etats à compenser ces pertes par des mesures budgétaires d’une ampleur sans précédent. Les mesures initiales de sauvegarde des revenus et des trésoreries des entreprises sont désormais relayées par des plans d’investissements et de soutien à la reprise économique. La montée brutale du chômage, l’intuition largement partagée que l’économie – toujours sous la menace de la pandémie – ne retrouvera pas rapidement son niveau d’avant-crise, inquiètent à juste titre, et suscitent l’activation de mesures contracycliques. Ces initiatives semblent d’autant plus nécessaires qu’elles s’inscrivent dans la perspective d’un réajustement plus large de l’économie. Il s’agit de tenir compte des impératifs de souveraineté et de sécurité des approvisionnements et de préservation de l’environnement et du climat.  

Or, face à ces besoins supplémentaires, l’augmentation brutale des déficits publics et des dettes s’ajoute, à de rares exceptions près, à des encours déjà très élevés. Alors que faire ? Pour certains, la réponse est aussi simple que radicale : annuler les dettes ou les rendre perpétuelles. Cette tentation est forte puisque les banques centrales ont déjà franchi de nombreuses «lignes rouges» avant et depuis la crise[1].  Sans plus d’horizon de remboursement, cela revient donc à monétiser la dette et à faire peser sur la collectivité le poids de ces annulations. La perte de confiance dans la monnaie qui en résulterait serait particulièrement désastreuse, et le coût de la dette ne ferait que croître. A cela s’ajoutent les propositions visant à stimuler la consommation et ainsi «couper court» aux fluctuations du cycle. Nous retrouvons les tenants de»la monnaie hélicoptère» et de la gestion directe par la Banque Centrale de l’épargne des ménages. En effet, dans un monde où la dématérialisation de la monnaie s’accélère – comme le montre l’exemple suédois dès avant la crise du COVID-19, et la nécessité sanitaire de ne plus manipuler du cash depuis – pourquoi ne pas la faire disparaître complètement au profit de la seule monnaie-banque-centrale virtuelle? Ainsi pourrait-on à loisir, soit infliger des taux très négatifs sur les rémunérations des comptes courants et d’épargne des ménages, soit leur distribuer directement des revenus supplémentaires – un moyen de libérer l’épargne et d’encourager la consommation, affirment ses promoteurs.

Que valent les cas du Zimbabwe, du Venezuela ou de
l’Argentine, quand le Japon n’en finit pas d’accroître sa dette?

Les années de baisse de l’inflation, la perception d’une reprise économique médiocre, peu productive et porteuse d’inégalités, ne peuvent laisser indifférent, et les raisons de considérer un rééquilibrage de la croissance n’ont fait que s’accentuer avec la crise. Ainsi l’idée qu’il y aurait un seuil de dette, a priori infranchissable (la «règle» des 90% énoncée en son temps par les économistes Carmen Reinhardt et Kenneth Rogoff), serait depuis longtemps infirmée. Il est d’autant plus aisé de rejeter ces arguments qu’aucun exemple récent ne semble «recevable» aux yeux des experts. Que valent les cas du Zimbabwe, du Venezuela ou de l’Argentine, quand le Japon n’en finit pas d’accroître sa dette?

Je persiste à penser que «l’inflation est partout et toujours un phénomène monétaire», et la confiance des agents économiques, un bien aussi impalpable que fragile. Cela reste une donnée essentielle de la stabilité de nos systèmes économiques et financiers. Ce qui n’empêche pas les banques centrales de faire preuve d’adaptabilité et d’innovation. Certains y voient d’ores et déjà la fin de leur indépendance. C’est un risque qu’elles courent en effet. Mais s’en prendre avec autant de légèreté à la confiance dans la monnaie est un pari d’autant plus risqué que ce mouvement s’inscrit dans une tendance plus large du retrait américain de la scène mondiale[2] et des contestations internes à l’euro.

Repenser les politiques budgétaires et revoir le poids
de la dépense publique dans nos économies est un chemin ardu.

Alors, osons parler d’austérité. Le mot fait peur… Pire, il génère colère et invectives.  Il est incongru aux yeux de nombre d’analystes et sonne comme une menace insupportable à tant de gouvernements quand la crise a révélé les failles de certains de nos systèmes de santé et les manquements à la population. Et pourtant. La question du réalignement de nos finances publiques, au regard du poids de celles-ci sur l’économie est devenue cruciale. Les décisions dans ce domaine n’affectent pas seulement la demande – suivant l’équation simpliste: austérité = récession ; elles changent les données de l’offre, tant du point du vue de la disponibilité du travail que de celle du capital.

C’est l’occasion de rendre hommage au travail mené de longue date par l’économiste récemment disparu Alberto Alesina[3], que nous avons déjà cité dans ces colonnes, et qui a défendu avec constance la raison et non la fuite financière. Repenser les politiques budgétaires et revoir le poids de la dépense publique dans nos économies est un chemin ardu. Mais comme le montre l’auteur, il n’est pas toujours celui de la défaite politique ou de la récession permanente. L’Europe a plus que jamais de bonnes raisons de s’en tenir à une approche collective qui tienne compte de sa propre culture… Et de se méfier des illusionnistes.

 
[1] Voir notre article du 24 mars dernier «Inondés de cash» https://www.allnews.ch/content/points-de-vue/inond%C3%A9s-de-cash
[2] Voir notre article du 11 février dernier «La douleur du dollar» https://www.allnews.ch/content/points-de-vue/la-douleur-du-dollar
[3] Roberto Alesina, Carlo Favero, Francesco Giavazzi «Austerity, when it works and when it doesn’t» 2019, Princeton University Press