La Chine dans le monde: histoire d’une révolution

Philippe Waechter, Ostrum AM

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Le monde, lors du SRAS, n’avait pas besoin de la Chine. Au moment du coronavirus, la Chine conditionne le monde.


© Keystone

Écrire sur l’évolution des indicateurs chinois, c’est lever le voile sur la plus formidable mutation observée dans l’histoire économique de l’après guerre.

Ce pays qui, en 2001 lors de son adhésion à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), avait le poids de la France dans le monde (en PIB exprimé en dollar) a désormais un poids supérieur à celui de l’ensemble de la zone Euro.

La Chine contribue depuis une bonne dizaine d’années à 1 point de croissance de l’économie mondiale tous les ans. C’est un peu moins d’un tiers de la croissance mondiale qui trouve sa source en Chine.

Des transferts d’activités considérables ont permis ce développement très rapide. L’activité industrielle s’est franchement accélérée en Chine au risque de créer désormais des interrogations sur l’autonomie de la croissance des pays développés, notamment lors des périodes troublées comme celle actuelle du coronavirus.

Une autre façon d’observer ces bouleversements est de constater que les grands pays industriels ont vu, dans le temps, leur poids diminuer dans les échanges internationaux alors que la Chine est désormais le champion des exportations, partant pourtant d’un niveau très bas. Ainsi, au moment de son adhésion à l’OMC, le poids des exportations chinoises dans le monde était-il inférieur à celui de la France.

Ces développements pour expliquer que, lors de l’épisode du SRAS en 2002/2003, la Chine était peu impliquée dans la dynamique de l’économie mondiale. Son activité d’alors était principalement le fait d’une réponse à une demande interne qui progressait rapidement. En conséquence, la dynamique de production des pays développés a été peu affectée par cette épidémie. Les usines chinoises qui fermaient ne concernaient principalement que la production chinoise. La question sanitaire était la seule à résoudre.

L’économie mondiale de 2002, lors du SRAS, pouvait se passer
de la Chine pour aller bien, pas celle de 2020.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le poids de l’économie de l’Empire du milieu est désormais considérable. Ses importations du reste du monde représentent plus de 10% des importations mondiales (4% en 2001) alors que les Etats-Unis importent 13% des importations mondiales. Ce chiffre traduit l’importance de la Chine dans l’activité des pays industriels.

Les liens de la Chine avec le reste du monde se sont densifiés à la fois par des transferts de technologies et par le souhait pour les entreprises des pays développés de participer au développement d’une économie dont le taux de croissance était anticipé comme durablement bien supérieur à celui des pays développés. La Chine est partie intégrante des chaines de valeur des produits mondiaux. Que ce soit l’automobile, le luxe, la pharmacie, l’électronique, la Chine est un acteur majeur parfois essentiel.

Les champions d’avant ont été un peu dépassé et un nouvel équilibre s’est dessiné qui est désormais conditionné, au moins autant, par l’allure de l’économie chinoise que par celle des USA. Les Etats-Unis ont vu leur position dominatrice être bousculée. C’est ce qui explique leur réaction brutale prônant l’isolationnisme mettant ainsi à mal le multilatéralisme dans lequel l’économie mondiale s’est développée au cours des dernières décennies.

Pour illustrer ces changements, j’ai choisi 3 indicateurs.

  • Le premier est le poids, en dollars, du PIB chinois dans le monde et en comparaison avec la zone Euro et les Etats-Unis.
  • Le deuxième est l’évolution relative de la production industrielle chinoise par rapport à l’indice mondial hors Chine. La comparaison avec les USA et la zone Euro est étonnante mais sans surprise.
  • Le troisième est le poids des exportations chinoises dans l’ensemble des exportations mondiales. Là aussi, la Chine prend la place des pays développés laissant derrière elle les champions d’autrefois.

Le PIB chinois représentait 4% du PIB mondial, exprimé en dollars courants, en 2001 au moment de l’adhésion de ce pays à l’OMC. En 2019, la Chine produit 16% de la richesse mondiale. Son poids dans l’économie mondiale a été multiplié par 4 en l’espace de 20 ans. C’est une mesure de l’importance de la Chine dans la dynamique de la croissance mondiale.

Par rapport aux autres grandes entités, le mouvement est aussi spectaculaire. De moins de 20% en 2000, la Chine est désormais plus importante que la zone Euro avec un PIB qui est à 106% de celui de la zone Euro.

Vis à vis des USA, la Chine passe de 11% du PIB américain à 66% en 2019 (en parités de pouvoir d’achat, la Chine est plus importante que les USA depuis 2014 mais il me semblait plus pertinent de regarder les évolutions en dollars).

On observe aussi dans ce graphe l’inflexion de la zone Euro au début des années 2010 lorsque les autorités budgétaires et monétaires ont préféré la récession à la croissance (voir ici pour de plus amples développements).

La croissance chinoise s’est d’abord nourrie d’une plus grande activité industrielle. La logique initiale reposait sur une dynamique conjointe entre les investissements et les exportations dont la conséquence était de favoriser la progression de la production industrielle.

Pour appréhender la dynamique propre de la Chine par rapport au reste du monde, j’ai construit, à partir des données du CPB, une production industrielle du monde sans la Chine. J’ai ensuite comparé l’indice chinois à cet indice hors Chine. C’est la courbe violette sur le graphe (ratio entre les deux indicateurs). La courbe hors Chine a progressé de 1.15% par an en moyenne de 2000 à 2019 alors que la hausse de l’activité industrielle chinoise a été de 11.3% par an en moyenne. La différence est spectaculaire.

J’ai fait le même calcul pour les USA et pour la zone Euro. Pour chacun des deux, la croissance est beaucoup plus faible que celle de la production hors USA ou hors zone Euro. Une grande partie de l’activité manufacturière a été transférée en Chine.

Ni les USA, ni la zone Euro n’apparaissent plus désormais comme leader de l’activité industrielle mondiale au cours des 20 dernières années.

La globalisation remise en cause
au moment de l’épidémie de coronavirus?

Cela reflète aussi la phase de globalisation qui depuis une vingtaine d’années s’est matérialisée par un transfert de l’industrie et donc de la productivité associée vers les pays émergents et notamment la Chine.

Ce processus a-t-il été trop loin ou pas? C’est la question posée au moment de cet épisode du coronavirus. Pourtant la réponse n’est pas triviale. Ce transfert de l’activité industrielle peut traduire l’attrait des marchés asiatiques ou une une délocalisation pour produire moins chère et rapatrier ensuite les productions vers les pays développés.

Dans le premier cas, un tel comportement a le caractère d’une dynamique auto-réalisatrice. Le marché apparaît robuste dans la durée, incitant les entreprises à s’y installer. Cela renforce cette dynamique et renforce l’intérêt d’y investir. Dès lors un aléa est perçu comme transitoire, comme il en existe sur tous les marchés et n’incite pas à sortir du marché. Dans le second cas, s’il s’agit d’une délocalisation alors il peut y avoir un intérêt à relocaliser. La question alors est de s’interroger sur les conditions de la relocalisations. Si les incitations ne sont pas plus fortes qu’auparavant, qu’est ce qui incitera les entreprises à revenir dans les pays développés ? Rien.

La crise actuelle nous fait osciller entre ces deux visions.

Le troisième indicateur est celui des exportations. Le poids considérable que prend la Chine dans les échanges montre la puissance de cette économie et sa capacité à prendre la place que la globalisation lui a laissé. Le poids de chacun des pays développés a diminué, notamment depuis le début des années 2000. Les champions d’hier sont désormais bien loin des performances chinoises. L’influence chinoise se mesure ainsi par se capacité à fournir les biens que les autres pays ne sont plus capables de produire. C’est une rupture majeure dans la dynamique industrielle qui trouve son origine en Europe et qui s’est poursuivi aux USA. Désormais la Chine prend le relais et rend le reste du monde dépendant de sa production.

L’activité chinoise est désormais au cœur d’une dynamique industrielle qui trouvait ses ferments en Europe avant de s’exiler aux USA. La Chine est désormais le pays qui conditionne les autres. C’est un changement redoutable.

Sur cet aspect international, il y a souvent des interrogations sur les autres grands pays, ceux des BRIC. Non, la comparaison ne peut exister. Le graphe montre le poids des exportations de chacun des BRIC dans les exportations mondiales. Chacun s’émerveille sur l’Inde, le Brésil ou la Russie mais leurs développements n’ont rien à voir avec ceux de la Chine.

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