La bulle du COVID

Nouriel Roubini, Université de New York

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L'expansion du crédit a conduit à une bulle, qui a débouché sur la crise de 2008, lors de laquelle plusieurs millions de personnes ont perdu leur emploi.


© Keystone

La reprise en K de l’économie américaine est en cours. Ceux qui bénéficient d’un emploi stable à temps plein, de prestations sociales, et d’un certain matelas financier s’en sortent bien à l’heure où les marchés boursiers atteignent de nouveaux sommets. Ceux qui en revanche sont au chômage ou employés à temps partiel dans les secteurs à faible valeur ajoutée des services et des emplois ouvriers – le nouveau «précariat» – se retrouvent confrontés aux dettes, au manque de moyens financiers, ainsi qu’à des perspectives économiques qui s’amoindrissent.

Ces tendances illustrent une déconnexion croissante entre Wall Street et les citoyens ordinaires. Les sommets record du marché boursier ne signifient rien pour la plupart des gens. La moitié inférieure de la pyramide de répartition des richesses possède seulement 0,7% du total des actifs sur les marchés des actions, tandis que le top 10% en détient 87,2%, et le top 1% pas moins de 51,8%. Les 50 personnes les plus fortunées possèdent autant de richesses que 165 millions de personnes au bas de la pyramide.

Le creusement des inégalités a suivi l’ascension des sociétés du Big Tech. Pas moins de trois emplois dans la vente au détail disparaissent pour chaque emploi créé par Amazon, sachant que des dynamiques semblables s’observent dans d’autres secteurs dominés par les géants technologiques. Pour autant, les tensions sociales et économiques d’aujourd’hui ne sont pas nouvelles. Depuis plusieurs dizaines d’années, les travailleurs fauchés ne parviennent plus à joindre les deux bouts, en raison de la stagnation du revenu médian réel (ajusté de l’inflation) ainsi que de l’augmentation du coût de la vie et des prévisions de dépenses.

Les travailleurs qui recourent à la gig economy se voient offrir une nouvelle corde
avec laquelle se pendre sur l’autel de la «démocratisation financière».

Pendant des décennies, la «solution» à ce problème a consisté à «démocratiser» la finance, afin que les ménages pauvres et précaires puissent emprunter pour acquérir un bien immobilier échappant à leurs moyens, puis usent de ce bien comme d’un distributeur de billets. Cette expansion du crédit pour les consommateurs – emprunts hypothécaires et autres formes de dette – a conduit à une bulle, qui a elle-même débouché sur la crise financière de 2008, lors de laquelle plusieurs millions de personnes ont perdu leur emploi, leur toit et leurs économies.

Aujourd’hui, ces mêmes millenials abusés il y a dix ans sont à nouveau bernés. Les travailleurs qui recourent à la gig economy, au temps partiel ou à l’emploi en «freelance» se voient offrir une nouvelle corde avec laquelle se pendre, sur l’autel de la «démocratisation financière». Plusieurs millions d’entre eux ont ouvert un compte sur Robinhood et autres applications d’investissement, sur lesquelles ils espèrent faire fructifier leurs rares économies et l’équivalent de plusieurs fois leur salaire en spéculant sur des actions sans aucune valeur.

Le discours autour de récent épisode GameStop, selon lequel un front uni d’héroïques traders amateurs aurait combattu les maléfiques fonds spéculatifs de vente à découvert, masque une bien triste réalité dans laquelle d’innombrables citoyens désespérés, sans emploi, non qualifiés et écrasés par les dettes se retrouvent aujourd’hui à nouveau exploités. Beaucoup sont persuadés que la réussite financière ne passe plus par un métier de qualité, un travail acharné, une épargne et des investissements patients, mais désormais par des stratagèmes d’enrichissement rapide et autres paris sur des actifs intrinsèquement sans valeur, tels que les cryptomonnaies (ou «shitcoins», comme je préfère les appeler).

Ne vous y trompez pas: le mème populiste dans lequel une armée de David du millénaire s’attaquerait au Goliath de Wall Street ne fait que servir un autre stratagème destiné à plumer les investisseurs amateurs non renseignés. Comme en 2008, l’issue inévitable sera celle d’une bulle d’actifs. La différence, c’est que cette fois-ci les membres dangereusement populistes du Congrès ont décidé de s’attaquer aux intermédiaires financiers pour empêcher les plus vulnérables de s’endetter encore davantage.

Ajoutez à cela le fait que les marchés commencent à s’inquiéter face à l’expérimentation massive de monétisation du déficit budgétaire menée par la Réserve fédérale américaine et le département du Trésor américain via l’assouplissement quantitatif (une forme de Théorie monétaire moderne, ou «helicopter money»). De plus en plus de détracteurs craignent que cette approche conduise à une surchauffe de l’économie, qui pourrait contraindre la Fed à élever les taux d’intérêt plus tôt que prévu. Les taux de rendement nominal et réel sont d’ores et déjà en hausse, ce qui secoue les actifs risqués de type actions. En raison de ces inquiétudes autour d’un épisode de «taper tantrum» mené par la Fed, une reprise qui devait être bénéfique pour les marchés cède désormais la place à une correction de marché.

Les marchés d’actifs restent en effervescence car ils demeurent
alimentés par des politiques monétaires ultra-accommodantes.

Pendant ce temps, les Démocrates du Congrès poursuivent la préparation de leur plan de sauvetage de 1900 milliards de dollars, qui prévoira un soutien supplémentaire direct en faveur des ménages. Or, compte tenu des millions de dollars d’arriéré qui concernent d’ores et déjà le paiement des loyers et des factures, ou qui correspondent à une suspension de remboursement des crédits immobiliers, crédits à la consommation et autres prêts, une part significative de ces aides servira à rembourser les dettes ou à épargner, étant probable qu’environ un tiers seulement de cette relance se traduise réellement par des dépenses.

Par conséquent, les effets de ce plan sur la croissance, l’inflation et les rendements obligataires se révèleront moindres que prévu. Et dans la mesure où l’épargne supplémentaire finira par se transformer en achats d’obligations d’État, ce qui devait être un sauvetage pour les ménages en difficulté deviendra en réalité un sauvetage pour les banques et autres prêteurs.

Il est évidemment possible que l’inflation finisse par émerger si les effets des déficits budgétaires monétisés se combinent avec les chocs d’offre négatifs pour aboutir à une stagflation. Le risque de tels chocs découle de la nouvelle guerre froide sino-américaine, qui menace d’entraîner un processus de démondialisation et de balkanisation économique, à mesure que les États renoueront avec le protectionnisme, tout en rapatriant les investissement et les opérations de fabrication. Mais il s’agit là d’un scénario à moyen terme, pas d’une hypothèse pour 2021.

Pour ce qui est de l’année actuelle, la croissance pourrait bien décevoir les attentes. De nouveaux variants du coronavirus continuent d’apparaître, soulevant la crainte de voir les vaccins existants ne plus suffire pour mettre un terme à la pandémie. La répétition des cycles marche-arrêt met à mal la confiance, tandis que la pression politique en direction de la réouverture de l’économie avant la fin du virus continue de s’accentuer. Nombre de petites et moyennes entreprises demeurent exposées à un risque de faillite, et de trop nombreux citoyens à la perspective d’un chômage à long terme. La liste des pathologies qui touchent l’économie est longue, incluant notamment le creusement des inégalités, les efforts de désendettement d’entreprises et de travailleurs écrasés par les dettes, ainsi que les risques politiques et géopolitiques.

Les marchés d’actifs restent en effervescence – voire en pleine ébullition – car ils demeurent alimentés par des politiques monétaires ultra-accommodantes. Seulement voilà, les ratios cours/bénéfices actuels sont aussi élevés que lors des bulles qui avaient précédé les éclatements de 1929 et 2000. Entre l’endettement sans cesse croissant et le potentiel de bulles concernant les sociétés d’acquisition à vocation spécifique, les actions dans le domaine technologique, et les cryptomonnaies, l’actuelle folie sur les marchés justifie bien des inquiétudes.

Dans ces conditions, la Fed redoute probablement que les marchés s’effondrent instantanément si elle ferme le bar. L’augmentation de la dette publique et privée empêchant par ailleurs la monétisation monétaire, la probabilité d’une stagflation à moyen terme – et d’un atterrissage brutal pour les marchés d’actifs et les économies – ne cesse de croître.

 

Traduit de l’anglais par Martin Morel

Copyright: Project Syndicate, 2021.

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